mardi, 14 août 2007

Ce que Karl Rove voulait cacher

09c3d287b1303b3ed2468a8ba03e7407.jpgDerrière l’affaire des fuites – qui secoue tout Washington – se profile une question bien plus cruciale, estime l’éditorialiste Frank Rich : les véritables motivations de la guerre en Irak.


Il n’y avait pas d’armes de destruction massive. Ni de collaboration entre Saddam Hussein et Al-Qaida lors des attentats du 11 septembre [2001]. Le Pentagone n’avait pour ainsi dire rien prévu en cas de paix ou d’aggravation de la situation irakienne après l’invasion américaine. Mais, alors, pourquoi au juste les Etats-Unis ont-ils déclenché la guerre en Irak ? L’affaire des fuites, qui est aujourd’hui à son paroxysme à Washington, continue de nous fournir des indices importants. Nous ne savons pas encore si Lewis “Scooter” Libby, le chef de cabinet du vice-président Dick Cheney, ou Karl Rove, le plus proche conseiller de George W. Bush, ont effectivement commis un délit, mais plus ils multiplient leurs efforts contre l’ancien ambassadeur Joseph Wilson [qui a mis en doute la véracité des arguments en faveur de la guerre en Irak], plus nous en apprenons sur le secret qu’ils cherchent à protéger : leurs vraies raisons pour déclencher une guerre en Irak.

Pour reconstituer cette énigme, il convient de revenir sur le passé de ces hommes avant l’invasion de l’Irak, avant que quiconque ait jamais entendu parler de l’épouse de l’ancien ambassadeur, Valerie Plame Wilson, et que des fuites n’aient dévoilé son identité d’agent de la CIA. Ce n’est pas un hasard si les trajectoires très différentes de Libby et de Rove se télescopent aujourd’hui devant le grand jury présidé par le procureur spécial Patrick Fitzgerald.

Dans le cas de Rove, remontons jusqu’en janvier 2002. A l’époque, la guerre en Afghanistan lancée après les attentats du 11 septembre a atteint son but et provoqué la chute des talibans, le tout avec des pertes américaines réduites. Dans un discours triomphaliste, Rove soutient alors que la guerre contre le terrorisme est le thème qui va mener les républicains à la victoire aux élections législatives de novembre 2002. Mais ce plan se heurte à deux obstacles évidents : la guerre en Afghanistan est en train de disparaître des écrans de télévision américains, tandis que l’objectif le plus ambitieux du président, la capture d’Oussama Ben Laden, n’a pas été réalisé. Rove se rend donc vite compte qu’une guerre peu médiatisée contre de lointains terroristes ne peut garantir une victoire électorale aux républicains sans un soupçon de choc et stupeur. Le moment est donc venu de faire du bruit.

C’est là que Lewis “Scooter” Libby intervient. Depuis le temps où ils travaillaient ensemble au ministère de la Défense dans le gouvernement de Bush père, Cheney, Wolfowitz et Libby ont pris l’habitude de s’épauler. Ensemble, ils ont mis au point le manifeste néoconservateur en faveur d’un emploi unilatéral de la force de frappe américaine. Bien avant que Bush fils ne prenne ses fonctions, ils ont commencé à faire une fixation sur l’Irak, pour des raisons qui avaient toutefois davantage à voir avec l’idée d’un réalignement des Etats du Moyen-Orient qu’avec le terrorisme d’Al-Qaida.

Mais, là encore, un obstacle se dressait : il fallait un prétexte à l’invasion. Les néoconservateurs rêvaient de marcher sur Bagdad pour convertir le Moyen-Orient à la démocratie, mais cela ne suffisait pas à convaincre les électeurs américains. Cela ne les aurait jamais persuadés qu’une telle guerre était liée à la lutte contre les auteurs des attentats du 11 septembre. Et, si les Américains savaient pertinemment que Saddam Hussein était un dictateur coupable de sanglants massacres, cela ne suffisait pas non plus à provoquer une lame de fond en faveur d’un renversement de régime.

 f35a4710b95f91ec92abe2ecd0699641.jpg

Établir un lien direct entre Saddam Hussein et Al-Qaida

Pour que Rove et Bush obtiennent ce qui comptait le plus à leurs yeux, c’est-à-dire une victoire écrasante aux élections de mi-mandat en 2002, et pour que Libby et Cheney obtiennent ce qui était essentiel pour eux, à savoir une guerre en Irak pour des raisons antérieures au 11 septembre, il leur fallait substituer à leurs véritables motivations des raisons fictives et plus faciles à vendre. L’Amérique n’irait pas envahir l’Irak pour renforcer les projets de Rove en politique intérieure, ni au nom d’une idéologie néoconservatrice ; non, elle attaquerait parce qu’il y avait un lien direct entre Saddam Hussein et Al-Qaida, et parce que le dictateur irakien était sur le point de frapper l’Amérique avec des armes nucléaires. Pour créer une raison pour cette guerre, il s’agissait alors de fabriquer des faits et des dossiers de renseignements, tout indice contradictoire devant être écarté ou supprimé.

C’est de cela même que parlait il y a deux semaines le colonel Lawrence Wilkerson, ancien directeur de cabinet du secrétaire d’Etat Colin Powell, lorsqu’il a publiquement accusé la “cabale Cheney-Rumsfeld” d’avoir préparé le terrain à un désastre en Irak. C’est cette même cabale qui, en 2002, a avancé une grande partie des preuves bidon sur les armes de destruction massive qui ont étayé la présentation tristement célèbre de Colin Powell devant les Nations unies en février 2003. C’est sa propagande qui a été diffusée par le White House Irak Group (WHIG), où exerçaient tant Libby que Rove au second semestre 2002. L’un des objectifs du WHIG, d’ailleurs couronné de succès, était de faire pression sur le Congrès afin qu’il s’empresse de voter une résolution autorisant la guerre juste avant les élections de mi-mandat.

L’ancien ambassadeur Joseph Wilson n’avait pas ses entrées dans ces cercles-là et il n’a commencé à se faire entendre qu’après la chute de Saddam Hussein, après “l’accomplissement” de la mission en Irak. Il n’a remis en question qu’un seul élément des “preuves” de l’existence d’armes de destruction massive, cet uranium que le gouvernement de Saddam Hussein était censé avoir voulu se procurer en Afrique pour alimenter ses terribles ambitions nucléaires. La réaction plus qu’hystérique de Libby et de Rove aux accusations de Wilson montre que ce dernier leur a sacrément fichu la trouille. Pourquoi ? Parce qu’ils avaient quelque chose à cacher. Si Libby et Rove, dans leur panique, ont menti aux enquêteurs ou devant le grand jury, le procureur spécial Patrick Fitzgerald brandira des inculpations. Mais ces mensonges-là ne sont rien comparés aux fables que leurs patrons – et eux-mêmes – ont fait avaler à l’Amérique et au monde pour justifier l’invasion de l’Irak.

 

Source du texte : COURRIER INTERNATIONAL / NEW YORK TIMES 

Publié dans États-Unis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Washington, Maison Blanche, Karl Rove | | |  Facebook

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.