mardi, 30 août 2011

USA vs EUROPE : la soumission du "troisième cercle" (1/2)

À l'orée du XXe siècle, les États-Unis se trouvent en bonne position pour accéder à la domination mondiale. 

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Les deux premiers cercles sont sous leur coupe. Les limites de leur territoire légal (premier cercle) ne sauraient être remises en cause. Leur emprise sur l'Amérique latine (deuxième cercle) est d'autant plus solide que, hormis la frange défavorisée des populations concernées, personne au niveau international ne la conteste sérieusement. L'exploitation éhontée de cette partie du monde par les Espagnols et les Portugais, le mépris dont ils firent preuve envers les premiers habitants, l'irresponsabilité des aristocraties locales pendant et après les révolutions du début du XIXe siècle contribuèrent à livrer le continent au voisin du nord. Chaos économique et politique, luttes fratricides, imprévoyance firent de l'Amérique latine débarrassée de ses anciens colonisateurs une proie facile. Le modèle jeffersonien qui imprègne la plupart des constitutions nationales, le bicamérisme, le pouvoir exécutif fort, tout cela calqué sur les États-Unis, facilite la pénétration yankee. Surtout, les divers pays ont conservé une aristocratie foncière que les Américains ne mettront pas longtemps à convaincre que leur intérêt bien compris croise celui de la finance nord-américaine. Se partageant le pouvoir et les bénéfices, oligarchies locales et magnats nord-américains n'ont plus, à l'aube du XXe siècle, qu'à maintenir les choses en l'état. 


Cuba et Porto Rico appartiennent déjà aux États-Unis. Panama est doté d'un statut qui en fait une possession américaine. En 1916, Haïti tombe dans leur escarcelle ; ils l'occuperont militairement en 1934 et n'en repartiront qu'en 1957, assurés de la fidélité du dictateur qu'ils laissent en place (Duvalier). Le tour de Saint-Domingue arrive en 1924 ; ils mettront à la tête de l'État, en 1930, l'un des tyrans les plus implacables de la région, Trujillo, dont la dictature durera jusqu'en 1961. En 1965, ils reviennent. Partout où ils l'estiment nécessaire pour leurs intérêts, ils opèrent, violant la souveraineté des États. Ainsi, à la Jamaïque, territoire britannique, en 1962 – il est vrai que la United Fruit y est implantée – et à la Grenade, en 1983. Ce genre d'intervention est immanquablement effectué au nom de la "restauration de la démocratie et de la sauvegarde des citoyens et intérêts américains".

À Cuba, la première intervention à propos de laquelle l'amendement Platt est invoqué se déroule, à la demande du président Tomas Estrada Palma (élu le 20 mai 1902 avec l'appui des Américains), en 1906, lorsque sa réélection, entachée d'irrégularités et de fraudes, provoque un soulèvement. L'intervention des troupes étrangères est renouvelée en septembre de la même année, toujours sous le couvert de l'amendement. Véritable protectorat américain, Cuba est alors administrée par William Howard Taft, futur président des États-Unis, pour l'heure secrétaire à la Guerre, qui se proclame "gouverneur général de la République de Cuba".

Après cela, le sort de l'île est scellé. Les présidents fantoches se succèdent, qui tous favorisent les entreprises et les capitaux nord-américains. Les ingérences de Washington ne se comptent plus, jusqu'au moment où Ramon Grau San Martin, qui est parvenu à la présidence en 1933, prend un certain nombre d'initiatives favorables à Cuba, dont l'abolition de l'amendement Platt. Les États-Unis appuient un officier de l'armée cubaine, Fulgencio Batista, qu'ils portent au pouvoir le 10 mars 1952. La corruption du régime, les différences sociales, la torture utilisée par le Service d'information militaire et le Bureau de répression des activités communistes, formés par des instructeurs américains, conduisent au soulèvement de 1959 et à la Révolution.

En règle générale, cependant, les États-Unis préfèrent à l'occupation militaire l'emprise économique. La politique des conférences panaméricaines, par exemple, est une forme d'impérialisme déguisé grâce auquel on s'assure de la fidélité des gouvernements. Mais c'est principalement la colonisation commerciale et financière qui fait de l'Amérique latine un prolongement de l'économie des États-Unis, et de leurs gouvernants des vassaux dociles. À la veille du premier conflit mondial, alors que les intérêts européens ont encore une indubitable consistance en Amérique du Sud, les errements politiques du Vieux Continent vont ouvrir la voie menant à sa déchéance et paver la route de la conquête mondiale pour les États-Unis.

 

7d0bda63f02dff587f69328cd7f26039.jpgL'Europe égarée

Août 1914. Les tensions, déjà à leur comble, parviennent à leur point de rupture. Les principales nations européennes se jettent les unes contre les autres dans une débauche de haine et de rage collectives. L'esprit de revanche, la vanité et l'arrogance des états-majors, impatients d'en découdre, l'incompétence irresponsable des dirigeants politiques, l'avidité des industriels de l'armement déclenchent le suicide. 

Se rappelant l'injonction de George Washington, les Américains n'envisagent pas, dans l'immédiat du moins, de se mêler au conflit. Simples "associés" des pays de l'Entente après 1917, ils désirent garder les mains libres et refusent de se considérer comme des alliés. Ils entendent bien, au contraire, user de leur neutralité (1914-1916) pour en tirer bénéfice. Ils ne sont pas longs à fournir, contre espèces, aux belligérants, vivres, armes et produits. Entre 1914 et 1916, la part du commerce avec l'Angleterre, mais aussi avec les pays scandinaves, les Pays-Bas, l'Espagne et la Suisse, augmente dans une proportion considérable. 

D'incidents en provocations, cependant, les États-Unis vont être contraints de participer à la guerre. Le discours par lequel la classe dirigeante s'emploie à convaincre un peuple réticent, et pourtant outré par la guerre sous-marine allemande qui envoie par le fond des navires américains, à entrer dans le conflit est le même que celui qui a déjà servi à maintes reprises lors des interventions en Amérique latine : il s'agit de préserver l'équilibre planétaire, de défendre la liberté du commerce, en particulier maritime, et de sauvegarder la démocratie. 

Le fait est que le président Wilson accueille favorablement une occasion qui, précise Yves-Henri Nouailhat, lui permet de réaliser ce qu'il avait déjà voulu faire à travers ses tentatives de médiation manquées : contribuer à asseoir les relations internationales sur de nouvelles bases. L'idée qu'il remplit une "mission" sous-tend en effet toute la politique de Woodrow Wilson. En filigrane, la préoccupation essentielle ne s'est pas infléchie : bâtir le monde américanisé de demain, promouvoir les intérêts des milieux d'affaires américains, s'assurer que les structures économiques qui seront un peu partout, mais principalement en Europe, mises en place le seront prioritairement à l'avantage des États-Unis. Pour étouffer les ultimes atermoiements de l'opinion publique et du Congrès, l'administration Wilson exalte comme toujours l'esprit de croisade et simplifie les choses : d'un côté les "bons", derrière l'Amérique, de l'autre les "barbares". Il paraît clair, qui plus est, que le président américain est fermement décidé, les circonstances s'y prêtant, à appuyer l'autodestruction suicidaire de l'Europe en sapant son influence dans les colonies qu'elle possède. Les Anglais Lloyd George, Arthur Balfour et Lord Milner soutiennent le projet de Chaïm Weizmann (1874-1952) d'établir un foyer national juif en Palestine. Le gouvernement américain y voit l'occasion à la fois d'accentuer les divisions du monde arabe et de démanteler l'Empire ottoman. Il veut détruire, par la même occasion, l'Empire austro-hongrois, car celui-ci représente une chance minime de reconstitution de l'Europe à la fin du conflit. 

Les avantages que les États-Unis retirent de leur entrée en guerre se précisent sans tarder. D'abord, écrit André Kaspi, le problème du chômage se résout de lui-même. "Du travail pour tous, même pour les Noirs du Sud qui découvrent le chemin des usines du Nord-Est." La paix sociale en découle puisque "les revenus réels des travailleurs augmentent de 25%. Pour les fermiers, c'est l'âge d'or malgré la taxation du blé." Les profits réalisés grâce au commerce atteignent des sommets. Le blé, l'acier, l'essence, les navires, le sucre, des machines, du matériel ferroviaire, du fer, du cuivre, etc., la liste est longue des marchandises américaines qui partent pour la France ou la Grande-Bretagne et contribuent à sauver l'Entente. Tout en enrichissant les États-Unis, car ces marchandises sont vendues. Aussi les réserves financières des Américains semblent-elles inépuisables. 

7673c580d9477a610a6f76102d72ec82.jpgLa guerre terminée, si pour les États-Unis le résultat est plutôt encourageant – quelle puissance à présent pourrait encore leur faire de l'ombre ? – il est pour l'Europe catastrophique. Près de 13 millions d'Européens sont étendus sur les différents champs de bataille, ce qui représente pour l'Allemagne près de 15% de sa population masculine. Le chiffre pour la France est à peu près comparable. Un million d'hommes sont morts en captivité, beaucoup d'autres sont infirmes. L'épidémie de grippe espagnole amplifie encore le nombre des victimes : pas moins d'une vingtaine de millions, au total, en quelques années. Où que le regard se porte, ce ne sont que ruines et dévastations. De ce massacre collectif, aucun pays européen ne sort vainqueur.

"Paix ou pas paix, s'exclame l'un des personnages dans les Croix de bois de Roland Dorgelès, c'est trop tard, c'est une défaite. Rien à faire, je vous dis, le coup est joué. Pour nous autres, c'est une défaite."

Devant ce carnage, on ne peut s'empêcher d'évoquer le jugement lucide et sans concession d'un George Steiner. Son constat nous interpelle jusque dans nos possibles projections sur l'avenir. "Nous ne pouvons voir clair, écrit-il, dans les crises de la culture occidentale, nous ne pouvons comprendre les origines et les formes des mouvements totalitaires d'Europe centrale, et le retour de la guerre mondiale, si nous ne gardons constamment à l'esprit les atteintes subies, après 1918, par les centres vitaux de l'Europe. Des réserves irremplaçables d'intelligence, d'endurance nerveuse, de savoir-faire politique, avaient été réduites à néant. Des enfants avaient été assassinés pour n'avoir pu naître : ce trait satirique, forgé par Brecht et Georges Grosz, a des résonances spécifiquement génétiques. Un mélange de puissance intellectuelle et physique, une mosaïque d'hybrides et de types nouveaux dont la richesse passe l'imagination, manqueront au maintien et au progrès de l'homme occidental et de ses institutions. Au sens biologique, nous contemplons déjà une culture diminuée, une après-culture."

Ce constat impitoyable éveille l'écho des paroles du comte Dionys dans The Ladybird, de D. H. Lawrence : "Vous pensez que l'Allemagne et l'Autriche ont perdu la guerre ? C'était inévitable. Nous avons tous perdu la guerre. Toute l'Europe. [...] C'était une guerre suicidaire. Personne ne pouvait la gagner. Ce fut un suicide pour nous tous. [...] Ils [l'Amérique et le Japon] ne comptent pas. Ils n'ont fait que nous aider à nous suicider. Ils ne se sont pas impliqués de manière vitale." Font écho à ces propos, les remarques désabusées mais si pertinentes des personnages créés par Henri Barbusse dans le Feu : "Deux armées aux prises, c'est une grande armée qui se suicide.— C'est peut-être la guerre suprême."

Comment ne pas souscrire à tous ces propos à la seule vue des chiffres ? Outre le sang répandu, les forces vitales qui ne serviront jamais plus l'Europe, la jeunesse sacrifiée, la perte d'influence politique mondiale, la guerre a coûté cher, très cher. Pour le Royaume-Uni, 44 milliards de dollars ; en Allemagne, 22% de la richesse nationale ont été englouties, 26% en Italie, en France, 30%. Face à cette Europe calcinée, exsangue, ruinée, les vrais vainqueurs de la guerre : les États-Unis. Naïvement, mais aussi grâce à l'éternelle faculté qu'ont les Américains d'offrir d'eux-mêmes une image positive, l'Europe va croire qu'ils ont franchi l'océan pour elle. Or, soutient l'historien Jean-Baptiste Duroselle, "l'histoire de l'entrée des Américains dans la guerre montre bien que les États-Unis, gigantesque prolongement de l'Europe, grâce à l'émigration, ne sont pas entrés dans la guerre pour l'Europe. On pourrait presque dire : "Bien au contraire"." Sans l'armée et les ressources financières américaines, certes, l'Entente n'aurait pas survécu. Mais Wilson est là pour lancer son pays vers la conquête du troisième cercle, aussi entend-il bien imposer aux Européens – les vaincus, tous adversaires confondus, du suicide collectif – son plan, sa vue de la New Democracy, d'une démocratie mondiale dirigée par l'Amérique.

 

9932c781988c13bda9102d1d7be040a3.jpgLa SDN : diriger le monde depuis Washington 

Dans son programme, énoncé devant le Congrès le 8 janvier 1918, Wilson a bien spécifié que la diplomatie devra désormais être "ouverte", que la liberté de navigation maritime devra être totale, les barrières douanières abaissées les armements réduits, les questions coloniales réglées dans un esprit large, impartial, prenant en compte les voeux des populations. Le dernier point, le plus important, porte le numéro 14. Il concerne la Société des Nations. 

La structure sous-jacente de la future organisation internationale est, dans l'esprit des États-Unis, fidèle au projet en germe dans le rêve américain depuis plus de deux siècles. La SDN devra être conforme à l'idéal d'un ordre mondial fondé sur les principes libéraux. La guerre est proscrite. Désormais, elle est un crime, et contre tout État agresseur, les défenseurs de l'ordre mondial auront le droit de prendre les armes. 

La condamnation de la guerre en vue d'éradiquer l'impérialisme vise en réalité tout impérialisme rival de celui, missionnaire, des États-Unis eux-mêmes, et celui-là seul. De même, si la réduction des armements s'effectuait partout (sauf, c'est ce qui est entendu implicitement, en Amérique elle-même), dans les proportions que souhaite le président Wilson, seuls les États-Unis seraient à même d'intervenir contre d'éventuels fauteurs de troubles. Il y aurait plus grave encore : nul pays ne pourrait se défendre contre les Américains eux-mêmes. 

L'article qui prévoit la liberté du commerce maritime, par lequel le président américain entend lutter contre les affrontements économiques, dans la mesure où la marine commerciale américaine représente, après la guerre, la moitié déjà de l'immense flotte commerciale de la Grande-Bretagne, est une façon d'imposer au monde un fait accompli : la possibilité pour les Américains de s'approprier la plus grande part des marchés, comme ce sera bientôt le cas en Asie et en Amérique latine. Sans précautions commerciales et douanières, personne ne serait capable de résister au raz de marée d'outre-Atlantique : la réserve d'or des États-Unis équivaut déjà à la moitié de celle de l'ensemble des nations (elle atteindra 60% en 1929, leur production d'acier, leurs exportations, notamment de blé, ont doublé. Les dettes de guerre leur permettent de maintenir le couteau sous la gorge de tous les États européens. Enfin, le partage des colonies allemandes s'accompagne de non-dits suspects. Ce que Wilson exige des autres, il ne se l'applique guère. Il clame son anticolonialisme, alors même que les États-Unis ont déjà colonisé, directement ou par protectorats interposés, le continent latino-américain ainsi que des territoires asiatiques. "Les Européens, écrit Pierre Miquel, avaient beau jeu de lui rappeler qu'il avait refusé aux Japonais d'inscrire l'égalité raciale au frontispice de la future Société des nations. Il n'avait pas non plus fait d'efforts en faveur des nationalités occupées et dirigées par les Américains, comme les Philippines. Enfin, il ne s'était pas opposé au partage des colonies allemandes ni à leur mise sous tutelle."

Si la SDN échoue, c'est sans doute que les deux plus importants États de la planète en dehors des États-Unis n'y sont pas. Mais c'est surtout aussi parce que le Sénat décide que l'Amérique n'y entrera pas car son attente est déçue. La SDN, manifestement, ne correspond pas à l'image que les États-Unis se font d'une "machine" mondiale à leur dévotion. Leur mainmise sur le destin futur des nations est pourtant d'ores et déjà assuré.

 

ba7b03a324af33548b2b98fce19eee76.jpgLe tournant de Versailles 

À commencer par l'Europe. Les exigences américaines de Versailles (la Conférence de la Paix s'étend du 18 janvier au 28 juin 1919), ajoutées à l'obstination de Raymond Poincaré, d'abord partisan de la guerre, en vue de la revanche, et poussant les Russes à s'y jeter avec lui, puis s'acharnant à ruiner et humilier l'Allemagne vaincue, ont pulvérisé le Vieux Continent, moralement et politiquement. La condamnation des vaincus, l'idée que les dettes qu'ils auront à payer leur sont infligées comme une punition, l'impression qu'ils auront à payer leur sont infligées comme une punition, l'impression qu'ils nourrissent d'avoir été injustement traités, sèmeront pour longtemps la haine dans les coeurs et traceront la route de la revanche. L'Europe centrale a été éparpillée en une multitude d'États, chacun abritant en son sein, comme autant d'abcès de fixation, des minorités qui se détestent. L'Empire austro-hongrois, qui était parvenu à en faire coexister quelques-unes à l'intérieur d'un tout relativement harmonieux, en tout cas cohérent, a été démantelé. L'Empire ottoman a lui aussi disparu. Des contentieux naissent, dont les prolongements constitueront des facteurs déterminants sur le chemin du second conflit mondial et de la situation actuelle dans les Balkans et en Europe de l'Est : le problème yougoslave, celui de l'Albanie et du Kosovo, de la Slovaquie et des populations tchèques, de la Roumanie et de la Hongrie, de la Roumanie, de la Russie et de l'Ukraine. 

Ayant empêché l'Europe de se reconstruire sur des bases qui lui fussent appropriées – légitimes historiquement – les États-Unis, servis par des chefs d'État européens incapables de leur résister, affaiblissent partout les positions des principales nations européennes dans le monde. Les principes énoncés par Wilson se conjuguent pour déstabiliser les continents asiatique et africain. Un lent travail de désintégration est d'ores et déjà en chantier. Sensibles aux condamnations de l'impérialisme européen, aux appels à l'autodétermination lancés depuis Washington, les Arabes laissent éclater leur nationalisme. L'Inde, sous la houlette de Gandhi, résiste à la domination britannique et accédera à l'indépendance en 1947. Partout, en Égypte, en Tunisie, en Algérie, au Maroc, en Indochine, aux Philippines, le pouvoir colonial européen est contesté. Bonne chose ? Sans doute. Sinon que, partout, les États-Unis s'efforcent de combler les vides. 

Maîtres du jeu par les armes et, souvent, par la diplomatie, maîtres de la situation également grâce à leur puissance financière, les Américains poursuivent leur extraordinaire processus d'enrichissement et mettent en place les structures économiques qui favoriseront leur stratégie de domination.

 

d54d5823a232766db99d614c59591b30.jpgLe mécanisme économique planétaire 

De 1921 à 1929, un boom économique les entraîne sur la voie d'une prospérité encore jamais atteinte. C'est l'heure de la haute consommation de masse qui leur procure l'illusion qu'ils ont enfin créé "le paradis sur terre et l'abondance pour tous". Le président Hoover annonce avec fracas que les États-Unis sont à présent "plus près de triompher définitivement de la pauvreté qu'aucun pays dans l'histoire". Sur les marchés financiers de la planète, ils imposent certes leur volonté, mais le système qu'ils instaurent se révèle vite aberrant et virtuellement dangereux. 

D'abord, la prospérité, résultat du déchaînement économique, si elle fait la fortune de beaucoup, en laisse bien davantage sur le bas-côté. "Les théories du darwinisme social, écrit Yves-Henri Nouailhat, qui insistent sur la nécessité de la lutte pour la vie, du progrès humain lié au triomphe du plus apte et à l'élimination des faibles, ainsi que la morale protestante, qui voyait dans la réussite matérielle la récompense des efforts, créent un climat favorable." L'accroissement démographique a repris, le mouvement qui cherche à repousser la frontière vers l'Ouest se poursuit, l'industrie, la banque connaissent un développement exceptionnel ; en revanche, même si le niveau de vie semble d'une manière générale s'améliorer, les inégalités se creusent. En six ans, les sociétés industrielles s'enrichissent de 62% alors que les salaires n'augmentent que de 26%. Face au chômage qui, une fois l'effort de guerre terminé, a refait surface, le nombre de millionnaires a crû : 4500 en 1914, 11000 en 1926. Le marché national continue a être protégé par des barrières douanières infranchissables, à l'heure où les États-Unis préconisent l'abolition de tout protectionnisme chez les autres. Le coût social, en regard d'activités commerciales, industrielles et financières florissantes pour les possédants – les pseudo-aristocrates que dénonçait Jefferson – est élevé. Frederich W. Taylor inaugure l'organisation scientifique du travail. Les gestes des ouvriers sont analysés, minutés. Ford met sur pied la première chaîne de montage qui robotise les ouvriers. La concentration financière des entreprises en fait de quasi-monopoles, que dirigent souvent des arrivistes sans scrupule. Rivalités entre les groupes, terreur sur les places de travail et les chantiers, inégalité des droits entre les hommes, les femmes et les Noirs, travail des enfants (par deux fois, en 1918 et 1919, la Cour suprême invalide un Child Labor Act qui tente d'adoucir leurs épreuves), conditions éprouvantes, parfois inhumaines, dessinent le paysage économique et social américain. 

Des syndicats, créés au XIXe siècle, tentent de faire aboutir de légitimes revendications. Ceux qui ne cherchent pas à tout prix à composer avec le patronat, à se soumettre à son paternalisme, échouent. Les présidents qui se succèdent dans les années qui suivent la fin des hostilités ne se soucient guère de social ou d'éthique. Warren Gamaliel Harding (1865-1923) meurt, semble-t-il, à la suite des scandales qui frappèrent certains membres de son gouvernement et de l'atmosphère de corruption qui règne alors. Calvin Coolidge (1872-1933) ne fait rien qui puisse entraver la marche des affaires, quelles qu'en soient les conséquences. Herbert Clarke Hoover (1874-1964), enfin, reste dans les mémoires celui qui refusa de dispenser l'assistance publique aux sans-emploi après le krach de 1929. L'idéal invoqué par Thoreau s'accomplit : un bon gouvernement est un gouvernement qui, laissant agir les affairistes, ne gouverne point ou le moins possible.

Dans l'entre-deux-guerres, les États-Unis ne se préoccupent que de deux choses : assurer la prospérité de la classe aisée par une liberté totale accordée au big business et l'action internationale liée au seul intérêt national américain. L'Amérique latine, nous l'avons vu, est sous leur tutelle. Investissements et contrôles financiers et industriels, interventions directes ou indirectes (militaires, politiques, diplomatiques), suffisent à garder les nations du deuxième cercle sous la botte. La puissance navale et commerciale américaine, les moyens mobilisés, permettent d'étendre la colonisation de l'Asie et, ultérieurement, de l'Europe. 

Les États-Unis, à cette époque-là, continuent à pratiquer habilement le double langage. Dans tous les traités, par le canal de la diplomatie et de la propagande, ils défont chez les autres, spécialement chez les Européens, ce qu'ils s'appliquent à édifier, à renforcer pour eux-mêmes. Pour ce faire, l'arme économique intervient en complément de l'arme diplomatique et idéologique. 

Pour mieux affaiblir les positions des Européens dans leurs colonies, il convient de leur couper les vivres. Aussi les États-Unis demeurent-ils intraitables sur la question des dettes. Les moyens à leur disposition sont de 3 ordres. Il y a d'abord les réparations allemandes. L'Amérique, débordant de capitaux qu'elle ne demande qu'à placer hors de ses frontières officielles, consent à l'Allemagne de larges prêts. Puis, il y a les dettes que les pays de l'Entente ont contractées entre eux. Enfin, celles qu'ils ont contractées envers les États-Unis. Les créances à l'égard des Américains, que ceux-ci considèrent comme des dettes commerciales, ne sauraient être remises ; force est donc aux Européens de s'accorder entre eux pour les paiements. Puisque les États-Unis prêtent de l'argent à l'Allemagne, l'ancien ennemi, ne peuvent-ils agir de même envers leurs anciens "associés" ? En fait, ils n'accordent des prêts qu'aux pays qui remboursent leurs dettes. Le Japon, l'URSS et la France, la puissance coloniale la plus importante après l'allié britannique, n'obtiennent rien. Un circuit absurde se met en place : les États-Unis prêtent à l'Allemagne, qui s'acquitte des réparations envers les alliés, qui, à leur tour, remboursent aux Américains ce qu'ils leur doivent.

Périlleux mécanisme. De plus en plus menaçant se profile le risque de surproduction. Les crédits personnels permettent aux individus d'acheter, contribuant par là à l'écoulement des stocks. Leur gonflement, provoqué par un brusque ralentissement du crédit, amène la catastrophe. 

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