mardi, 30 août 2011
USA vs EUROPE : la soumission du "troisième cercle" (2è partie)
Vers l'écroulement européen
L'effondrement de 1929 montre à quel point le système économique mondial constituait déjà une arme redoutable dont les États-Unis allaient faire un instrument de conquête planétaire.
Au lendemain du premier conflit, les créances américaines sur l'Europe sont énormes. La suprématie des États-Unis se traduit par un doublement de leurs échanges financiers de 1919 à 1930. La crise du système monétaire international, en 1930, puis son éclatement, dès 1933, font naître une guerre monétaire par la spéculation sur les changes. Les années 1914-1918 ont apporté aux États-Unis, il est vrai, une prospérité sans précédent. "Dès 1915, écrit André Kaspi, lorsque les belligérants ont compris que le conflit ne serait pas aussi court qu'ils l'espéraient, les États-Unis constituent un réservoir de matières premières, de produits alimentaires, de munitions. Les industriels, les agriculteurs, les commerçants américains se réjouissent de vendre des vivres, c'est-à-dire du blé, de la viande, du sucre, des produits industriels, comme le fer, l'acier, des moteurs, sans oublier le coton et des médicaments. Grâce à leur neutralité qui ne leur interdit pas de commercer avec les combattants." Les milieux financiers ne sont pas oubliés puisque "à partir de janvier 1915 des banques privées, en tête desquelles le groupe Morgan, prêtent de l'argent aux Français et aux Britanniques. De là à déduire que les milieux d'affaires ont influencé le président Wilson... Mais ils n'avaient pas besoin de la participation des États-Unis à la guerre pour engranger de fabuleux profits." Réaliste et sûr de son fait, le même président Wilson déclare qu'à la fin de la guerre les puissances alliées seraient entre les mains des États-Unis.
Ce qui était alors en partie vrai allait le devenir tout à fait à partir de la Seconde Guerre mondiale. Celle-ci viendra à point nommé pour aider à l'expansion économique des États-Unis, servir de débouché à ses marchés et contrebalancer les échecs de la politique rooseveltienne. "Le tableau des indicateurs économiques, précise Kaspi, montre que le bilan économique du New Deal est médiocre. Moins de chômeurs, oui, mais le mal reste endémique. Il faudra la production de masse que réclame l'effort de guerre, la mobilisation générale des hommes en état de porter les armes pour que disparaisse la catégorie des sans-emploi." Si les États-Unis deviennent, en effet, l'arsenal des démocraties», ils ne le font pas à titre gracieux. Le 4 novembre 1939, "le Congrès remplace l'embargo total par la clause cash and carry : les Américains pourront vendre des armes aux belligérants, à condition que ceux-ci paient comptant (cash) et se chargent du transport (carry)." La Grande-Bretagne en souffrit financièrement puisqu'aussi bien, souligne de Gaulle dans ses Mémoires de guerre, "pendant ce sombre hiver, les Anglais devaient-ils payer en or et en devises leurs achats aux Etats-Unis". Les enjeux politiques ne sont pas non plus oubliés. Les États-Unis cèdent (non sans beaucoup d'arrière-pensées) à la Grande-Bretagne 50 navires, de vieux destroyers, contre l'usage sine die des bases anglaises de Terre-Neuve, des Bahamas et des Bermudes.
Dès 1937, Roosevelt sent que la guerre en Europe est inévitable. Il perçoit immédiatement l'avantage que l'économie américaine est à même d'en retirer : grâce à la production de masse et à la mobilisation générale en faveur de l'effort de guerre, le problème des débouchés et celui du chômage seront résolus. Peu à peu, cependant, le président s'efforce de convaincre ses concitoyens qu'être "l'arsenal de la démocratie" ne suffit pas et qu'une participation plus active à la "croisade contre l'empire du Mal" (Japon et Allemagne) s'impose. "II faut, dit Claude Fohlen, convaincre l'opinion que les pays totalitaires menacent les valeurs qui sont celles de la démocratie américaine." Dans le même temps, il laisse Staline agir à sa guise en Europe orientale, car il a compris, écrit André Kaspi, qu'ainsi il "tâche de gagner la paix, comme il est en train de gagner la guerre".
L'attaque japonaise sur Pearl Harbor fournit l'élément décisif qui décide de l'entrée en guerre des États-Unis. Fut-ce une totale surprise ? Sans aller jusqu'à prétendre, comme l'ont fait certains historiens, que l'approche des escadres japonaises avait été sciemment tue afin que la participation américaine au conflit devînt inévitable, on peut néanmoins affirmer que la confrontation avec les Japonais avait été préméditée. Comment expliquer sinon les mesures économiques à l'encontre du Japon, de septembre 1940 à juillet 1941, visant à le priver de produits stratégiques, notamment de pétrole ?
Envers l'Allemagne également, les Américains s'étaient préparés à agir. Ils avaient d'abord mis en place dans l'Atlantique une zone de neutralité obligeant les Allemands à cantonner leurs opérations dans sa partie orientale. Des "incidents" s'ensuivirent inévitablement, surtout après que fut décidée la participation de navires de guerre américains à l'escorte des convois dans l'Atlantique-Nord (septembre 1941). Ainsi, le 17 octobre, un U-boot endommage le destroyer Kearney, cependant que le destroyer Reuben James est coulé le 31 octobre.
Le 11 décembre 1941, lorsque l'Allemagne, et l'Italie le lendemain, déclarent la guerre aux États-Unis, le sort en est jeté. Un conflit qui a pu germer à cause des errements européens du début du siècle, puis par le fait de ses conséquences, dont le funeste traité de Versailles dicté dans sa partie la plus contraignante par les Américains, livre à ses derniers le troisième cercle.
Roosevelt et la conquête du monde
La confrontation avec le Japon devait permettre aux États-Unis de préparer une mainmise politique, puis économique, sur l'Asie présentant des similitudes avec celle exercée par Washington en Amérique latine. En premier lieu, l'occasion se présentait de mettre un terme à l'influence européenne dans cette partie du monde. Après 1945, en effet, la position tant des Néerlandais (Indes néerlandaises) que des Britanniques et des Français allait y devenir intenable. Ensuite, en abattant la puissance japonaise, les États-Unis se débarrassaient du seul rival susceptible de leur faire de l'ombre dans le Pacifique.
Quant aux intentions américaines en Europe, elles se précisent au fur et à mesure des opérations. À la volonté d'organiser la guerre sur le territoire européen avec, en perspective, un réaménagement à l'américaine de l'après-guerre, s'ajoute celle d'écarter les gêneurs, notamment la France non vichyssoise.
Ainsi les Américains s'empressent, dès 1940, de resserrer les liens avec Vichy. En décembre, Roosevelt envoie l'amiral Leahy et le consul Robert Murphy, farouchement hostiles à la France libre, auprès de Weygand, en Afrique du Nord. Auparavant, une tentative avait été faite de déconsidérer le mouvement gaulliste en impliquant l'amiral Muselier dans un complot avec Vichy. La machination, ourdie par des officiers britanniques encouragés par les services américains, fut décelée par de Gaulle qui obtint des excuses de Churchill et d'Éden. Le 24 décembre 1941, le même amiral Muselier obtient le ralliement de Saint-Pierre-et-Miquelon à la France libre. Le gouvernement américain, occupé à négocier avec Vichy la neutralisation des Antilles, fulmine. En février 1942, Sir Arthur Travers Harris (1892-1984) devient le chef du Bomber Command. Il revient des États-Unis où il s'était trouvé à la tête de la délégation de la Royal Air Force. Aussi n'est-il pas surprenant qu'il fasse adopter la tactique dite du "bombardement de zone" à laquelle les Américains se montraient hautement favorables, qui visait à opérer des destructions massives en territoire allemand. Soixante des plus grandes villes firent l'objet d'attaques de terreur qui devaient se poursuivre jusqu'à la fin de la guerre. Les subirent non seulement l'Allemagne, mais également la France et la Belgique, dont des centres économiques névralgiques furent mortellement atteints. Les opérations sont intensifiées conjointement par la RAF et la 8e USAF dès mars 1943. En novembre 1942, l'opération "Torch" est lancée. Il s'agit pour les Américains et les Anglais de débarquer en Afrique du Nord, en plein empire français, et de se rallier Vichy en vue de reprendre pied en Europe tout en sapant l'influence de la France libre sur place. Pour ce faire, des contacts avaient été noués avec l'entourage antigaulliste du général Giraud par Robert Murphy (4 septembre). Le 8 novembre, l'opération est déclenchée. Le 13, l'amiral Darlan devient l'interlocuteur officiel des Alliés, suscitant la colère du général de Gaulle. Lorsque Darlan est assassiné, Giraud lui succède. Nul étonnement alors lorsque, à la conférence de Casablanca-Anfa, du 13 au 24 janvier 1943, de Gaulle refuse l'idée émise par Roosevelt, Churchill et leurs conseillers militaires, d'établir un triumvirat au sein duquel lui-même se trouverait subordonné à Giraud et au général Georges.
De Gaulle et la résistance à Roosevelt
Rien n'éclaire davantage les intentions américaines quant à l'avenir du monde que la relation très particulière qui s'établit entre Roosevelt et ses conseillers d'une part, et le général de Gaulle d'autre part. Roosevelt détesta de Gaulle d'entrée de jeu. Sans doute reconnut-il en lui le seul personnage européen d'envergure qui fût suffisamment lucide pour percer à jour les intentions américaines et suffisamment déterminé pour en empêcher la réalisation.
Deux traits majeurs caractérisent les machinations de Roosevelt. Tout d'abord, la tentative soutenue d'exclure de Gaulle et la France libre afin d'organiser à sa convenance le monde de l'après-guerre. "Au fond, écrit le général dans ses Mémoires de guerre, ce que les dirigeants américains tenaient pour acquis, c'était l'effacement de la France. Ils s'accommodaient donc de Vichy." Et d'ajouter : "Devant l'énormité des ressources américaines et l'ambition qu'avait Roosevelt de faire la loi et de dire le droit dans le monde, je sentais que l'indépendance était bel et bien en cause." Ensuite, la complaisance toujours plus affirmée de la Grande-Bretagne envers les visées impérialistes de leur ancienne colonie. "Pourtant, dit de Gaulle, l'entrée en guerre de la Russie et de l'Amérique, qui comportait pour l'Angleterre, à son tour, les pesantes servitudes d'une alliance avec des colosses, aurait pu la déterminer à rapprocher sa politique de la nôtre et à pratiquer avec nous, pour l'action en Europe, en Orient, en Afrique, au Pacifique, une franche solidarité." Il n'en est rien. L'attitude britannique envers le général de Gaulle se modifie à mesure que la pression de Roosevelt s'accentue. L'atmosphère d'hostilité se fait sentir dès le début de juillet 1941. Décision est alors prise par le président américain de ne pas conférer à la France libre mais à Vichy le rôle essentiel dans la résistance au nazisme. Le Département d'État feint d'ignorer de Gaulle et ses fidèles.
Dans son magistral ouvrage sur Charles de Gaulle, Jean Lacouture a fort bien décrit les péripéties qui accompagnèrent tout au long de la guerre la "collaboration" entre de Gaulle et le gouvernement américain. L'hostilité puis la haine de Roosevelt et de ses principaux conseillers pour le général ont leur source dans l'attitude d'opposition farouche manifestée par celui-ci à l'encontre des visées impérialistes américaines. Assez rapidement, d'ailleurs, de Gaulle, devinant qu'il n'était pas indiqué de laisser le champ libre aux Anglo-Américains, chercha à établir avec l'URSS des relations directes, car, rapporte le journaliste Gérard Jouve, il avait l'intime conviction que la France et l'URSS "sont des puissances continentales et ont de ce fait des problèmes et des objectifs spécifiques différents de ceux des puissances anglo-saxonnes." Faisant preuve de réalisme devant l'intérêt supérieur de la cause alliée, il tentera un rapprochement avec Washington à la fin de janvier 1942. Roosevelt et les puissances anglophones y répondront par la Charte de l'Atlantique, établie et signée à bord du vaisseau de guerre Prince of Wales, en août 1941, laquelle reprend les termes des 14 points du plan de Woodrow Wilson. Il préconise que les démocraties alliées renoncent à quelque gain territorial que ce soit et encouragent l'autodétermination de toutes les nations colonisées – par d'autres puissances que les États-Unis, s'entend.
La détestation rooseveltienne pour de Gaulle date déjà de ce qu'il est convenu d'appeler "l'affaire de Dakar" qui, écrit Lacouture, "a transformé en défiance hargneuse la vague antipathie que Roosevelt et ses collaborateurs avaient ressentie d'emblée à son égard". Le 27 août, le New York Times se permet de révoquer en doute la légitimité du mouvement lancé par le général à la suite de l'appel du 18 juin. La première mention explicite de l'acrimonie américaine date de décembre 1941. Le secrétaire d'État Cordell Hull appelle les Français libres ce "soi-disant" mouvement. Croît alors, comme le rappelle Lacouture, entre de Gaulle et Roosevelt, un phénomène d'allergie et, surtout, venant du président américain, une "misperception irrationnelle et obstinée, qui finit par relever de l'aveuglement et aboutit à un ostracisme poussé au-delà du raisonnable." Il est clair que, si les États-Unis prétendent faire la guerre "pour assurer le triomphe des démocraties", il ressort des plans établis par Roosevelt à propos de la réorganisation de la planète que la motivation tacite est moins avouable.
En conformité avec la conception fédéraliste et anticolonialiste qui est la leur, les Américains s'opposent à toute ombre de vision centralisatrice et impériale présente chez d'autres. Reconquérir la France implique qu'ils s'assurent une plate-forme pour débarrasser l'Europe de l'occupant allemand afin de le remplacer par quelqu'un qu'ils contrôleraient. Dans cette perspective, de Gaulle ne peut de toute évidence apparaître que comme un trouble-fête. La fonction réservée à la France ne saurait, de fait, qu'être accessoire. "Que les Français, écrit Lacouture, aménagent les aires d'atterrissage, fournissent quelques renseignements, sabotent quelques trains, proposent leurs experts (s'il s'en trouve...)." Moyennant quoi, on leur rétrocédera un territoire métropolitain pas trop inférieur à celui de 1940 (à quelques exceptions près, du côté de la Belgique, qu'il faudrait agrandir), sous l'égide d'une haute commission américaine qui les rééduquera, et d'une police internationale qui, dans une France "désarmée", maintiendra l'ordre intérieur et extérieur... Ceci n'est pas une caricature : c'est l'avenir réservé à la France par FDR, tel qu'il ressort de l'ensemble des idées que formula le chef de l'Exécutif américain de 1940 à 1944, et jusqu'après le débarquement de Normandie.
De Gaulle n'est perçu par les services américains que comme "le résidu minuscule et grotesquement anachronique d'une histoire révolue". C'est ce qu'expriment des diplomates tels que Maynard Barnes et Freeman Matthews, responsables des orientations de Roosevelt et du Département d'État pendant toutes ces années. "Sous la plume de Barnes, ajoute Lacouture, la France fracassée et défaite a cessé d'exister comme nation. Sous celle de Freeman Matthews, les gaullistes forment une sorte de gang, formule que reprendra à son compte le ministre de l'Intérieur de FDR, Harold Ickes." Roosevelt est entouré de spécialistes hostiles à la France et à son chef en résistance: Cordell Hull, qui ne savait rien d'elle, Sumner Welles qui se méfiait considérablement des Européens, Adolf Berle, William Leahy, l'amiral, Robert Murphy, le diplomate, tous peu clairvoyants, prévenus contre la France et contre de Gaulle. Adrien Tixier rapporte un entretien auquel il assista entre André Philip, porte-parole de De Gaulle, FDR et Sumner Welles, à Londres, le 20 novembre 1942, au cours duquel Roosevelt dira: "Pour moi, il n'y a plus de France, politiquement parlant, jusqu'au moment où des élections lui donneront des représentants." Roosevelt se veut pragmatique : "Moi, fait-il, je ne suis pas un idéaliste comme Wilson, je m'intéresse avant tout à l'efficacité, j'ai des problèmes à résoudre. Ceux qui m'y aident sont les bienvenus. Aujourd'hui, Darlan me donne Alger, et je crie : Vive Darlan ! Si Quisling me donne Oslo, je crie: Vive Quisling !... Que demain Laval me donne Paris et je crie : Vive Laval !"
Les vexations et les signes de mépris envers le chef de la France libre s'enchaînent avec, en juillet 1942, la prise de décision de lancer un débarquement allié en Afrique du Nord, duquel les Français Libres sont exclus pour un certain nombre de raisons. À la question que pose Lacouture – "Faut-il suggérer d'autres mobiles chez Roosevelt ? Ce crochet par l'Afrique du Nord ne lui permettait-il pas, en effet, d'atteindre deux objectifs plus personnels: purger l'Afrique du Nord du colonialisme français et remettre au général de Gaulle ce que Milton Viorst appelle joliment un "visa pour l'oubli" ?" – on ne saurait répondre que par l'affirmative. L'interlocuteur choisi par Robert Murphy, en l'occurrence, est le général Weygand, "qu'un fort parti antiallemand, antigaulliste et proaméricain soutenait dans l'ensemble de l'Afrique du Nord". On s'assure également les services d'américanophiles éprouvés, entre autres Jacques Lemaigre-Dubreuil, propriétaire des huiles Lesieur, et Henri d'Astier de la Vigerie. Le général Giraud lui-même écrivait à Murphy, le 28 août 1942, qu'il fallait que "les Français dissidents", donc de Gaulle et la France libre, fussent tenus dans l'ignorance du débarquement. "En agissant ainsi, le général Giraud donnait licence aux Américains d'intervenir dans les affaires françaises et de discriminer qui bon leur semblerait, en se référant à ce nouvel arbitre des intérêts français."
Roosevelt n'attendait point l'aval de Giraud. Il écrit : "Je juge indispensable que de Gaulle soit tenu à l'écart et qu'il ne lui soit communiqué aucun renseignement." L'opération Torch menée à bien, des responsabilités qui devaient normalement échoir à Giraud seront remises à Darlan par Murphy et le général Clark, en accord avec Washington et le Département d'État. À Londres, les mesures anti-de Gaulle vont s'accélérer. Un censeur américain s'installe à la radio, interdisant toute attaque contre Pétain ou Darlan. À l'injonction que de Gaulle transmet à Churchill de ne pas laisser les États-Unis prendre la direction du conflit, suit un communiqué du Comité national français, par lequel de Gaulle déclare refuser quelque responsabilité que ce soit dans les négociations menées par les Alliés, sous direction américaine, en Afrique du Nord. À quoi les Américains rétorquent par une "intensification des interdits, ukases et pressions contre le porte-parole de la France combattante."
C'est aussi l'heure où les Anglais, et particulièrement Churchill, se résignent de plus en plus à obtempérer aux ordres de Washington. "Le Premier ministre, explique de Gaulle, s'était fixé comme règle de ne rien faire d'important que d'accord avec Roosevelt. S'il éprouvait, plus qu'aucun autre Anglais, l'incommodité des procédés de Washington, s'il supportait avec peine l'état de subordination où l'aide des États-Unis plaçait l'Empire britannique, s'il ressentait amèrement le ton de suprématie que le Président adoptait à son égard, M. Churchill avait, une fois pour toutes, décidé de s'incliner devant l'impératif de l'alliance américaine. Aussi n'entendait-il pas prendre, à l'égard de la France libre, une attitude qui tranchât avec celle de la Maison-Blanche. Roosevelt se montrant méfiant à l'égard du général de Gaulle, Churchill serait réservé." Roosevelt, quant à lui, «persiste à traiter les réserves formulées du côté de la France combattante en ricanant, manifestant son mépris pour tout ce qui peut ressembler à une conscience nationale française".
La réaffirmation du politique
Ce que les États-Unis ne pardonnent pas au général, c'est d'incarner un principe de souveraineté nationale basée sur le primat du politique qui, le cas échéant, pourrait faire pièce à leurs visées hégémoniques. Que de Gaulle se réserve un tel rôle est confirmé par Jean Moulin dans un message au général : "De quoi s'agit-il, en dehors de la libération du territoire ? Il s'agit, pour vous, de prendre le pouvoir contre les Allemands, contre Vichy, contre Giraud et peut-être contre les Alliés." De ce fait, juge Lacouture, le CNR est tout désigné pour incarner "l'instrument par excellence du défi à Roosevelt : non, la France ne subira pas ce "protectorat" contre lequel Anthony Éden a d'ores et déjà mis en garde ses interlocuteurs de Washington." Car les États-Unis, tout en se servant des Britanniques, ne sont pas plus tendres à leur égard. Des hommes politiques tels que H. Wallace et W. Wilkie ou des journaux comme Life Magazine, dans leur "Lettre ouverte au peuple anglais", ne se firent pas faute de critiquer vertement les méthodes de l'impérialisme anglais. Ainsi que le rappelle Henri Grimai, "à Yalta, Churchill subit l'offensive des deux grands alliés, anticolonialistes par principe ; l'un (Staline), au nom de la doctrine officielle de son pays; l'autre (Roosevelt), pour des raisons historiques et économiques". Les "raisons historiques" nous sont connues : comment dominer le monde s'il subsiste des espaces contrôlés par des nations concurrentes ? Quant aux raisons économiques, elles semblent aller de soi. La pression américaine, savamment dosée en sous-main, ne fut pas pour rien dans l'indépendance de l'Inde, de la Birmanie et de Ceylan. Si l'accession à l'indépendance des pays autrefois sous domination coloniale est évidemment légitime, l'attitude américaine l'est beaucoup moins. À des paroles moralisatrices sur le droit des peuples à décider de leur sort, dirigées contre la France, la Grande-Bretagne, la Belgique, l'Espagne, le Portugal, fait pendant une politique de conquête qui consiste à occuper les niches de pouvoir abandonnées par ces mêmes nations.
La tentative désespérée de se débarrasser du gêneur, de Gaulle, prend toute sa dimension lors de la préparation de l'opération Overlord. Les États-Unis décident unilatéralement que les forces françaises seront à la disposition de l'état-major interallié qui en usera comme il l'entend. Roosevelt convainc le roi d'Angleterre de ne pas tenir de Gaulle et le GPRF au courant du calendrier de libération du territoire français. Une telle attitude sera condamnée par l'ensemble de la presse anglaise et américaine. Churchill, lui, fera la preuve, une fois encore, de sa docilité. Lorsque reproche lui en est fait, il hurle : "Comment voulez-vous que nous, Britanniques, prenions une position séparée de celle des Etats-Unis ? Nous allons libérer l'Europe, mais c'est parce que les Américains sont avec nous pour le faire. Car, sachez-le ! Chaque fois qu'il nous faudra choisir entre l'Europe et le grand large, nous serons toujours pour le grand large. Chaque fois qu'il me faudra choisir entre vous et Roosevelt, je choisirai toujours Roosevelt."
Entre 1939 (début de la Seconde Guerre mondiale) et décembre 1941 (entrée des États-Unis dans le conflit), l'Europe paracheva le suicide collectif qu'elle avait enclenché en 1914. La "guerre de trente ans" qui ne connut pratiquement pas d'interruption de 1914 à 1945 servira les desseins des deux grands impérialismes mondiaux, l'américain et le soviétique.
Dans le cas des États-Unis, le travail d'usure entrepris sous la présidence de Wilson, adversaire farouche d'un équilibre européen susceptible de constituer un potentiel capable de gêner l'impérialisme de son pays, est sur le point d'être couronné de succès. Quant à l'URSS, hostile à une union européenne pouvant présenter un front cohérent d'opposition à l'avance communiste, elle trouve dans les États-Unis un allié objectif. En effet, admet Eugen Weber, "le président Roosevelt et son principal conseiller Harry Hopkins, semblaient croire que les États-Unis et la Russie avaient, sous certains aspects, plus de choses en commun qu'avec les vieux pays qui conservaient, chez eux, des hiérarchies sociales dépassées et, à l'extérieur, des colonies. Des hommes comme Churchill, s'accrochant désespérément au passé, allaient tenter de rétablir les valeurs d'un autre temps, de réinstaller des régimes monarchiques ou conservateurs, de restaurer les structures impériales, estimait Roosevelt. La Russie et les États-Unis pouvaient coopérer contre ces initiatives, et d'autant mieux si les besoins légitimes de sécurité et de prospérité de la Russie se trouvaient satisfaits." La restauration, de la part des Européens, des structures impériales impliquait un retour à la situation d'avant-guerre, les possessions territoriales françaises, anglaises, italiennes, espagnoles, portugaises, néerlandaises, dont les Américains rêvaient de s'emparer, recréant des points d'ancrage aptes à freiner l'avance de leur impérialisme. Il fallait à tout prix l'empêcher ; c'est ainsi que la "coopération" entre Staline et Roosevelt (puis Truman) s'établit, contre les intérêts européens.
Les échecs d'Hitler, quelques mois après avoir attaqué l'URSS (22 juin 1941), font comprendre aux Américains que l'heure d'entamer la vassalisation de l'Europe (commencée par Wilson et le traité de Versailles) a sonné. Dès avant la fin de la guerre, les États-Unis vont assurer leur emprise définitive sur le système économique mondial. Ils s'y prendront en deux temps. Ils veilleront en premier lieu à établir une structure contraignante qui maintienne les économies des pays démocratiques sous leur dépendance. C'est une telle structure qui sortira des rencontres de Bretton Woods, en 1944. Puis, par un grignotage patient, ils amèneront les pays socialistes, que des années d'errance rongeront de l'intérieur, à l'effondrement.
Michel BUGNON-MORDANT
In L'Amérique totalitaire (Les Etats-Unis et la maîtrise du monde)
Editions FAVRE
Écrit par SG (Webmaster) dans > États-Unis, > Europe, > France, > Otan, > Textes de réflexion, GÉOPOLITIQUE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : impérialisme, etats-unis, usa, europe |
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