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Le spectre de l'état d'urgence resurgit chez les Kurdes turcs

6d6a0ab7ed9e1da3e0cc89032be35b80.jpgL'armée turque a décrété depuis le 9 juin des zones de sécurité dans le Sud-Est pour traquer les rebelles du PKK.

Les garçons  dansent en ronde ; les filles, le foulard blanc traditionnel rejeté en arrière, sautent les bras en l'air et reprennent en chœur les paroles. La jeunesse de Sirnak a pris d'assaut la place principale pour assister au concert organisé par la municipalité : les chanteurs s'y produisent en langue kurde, un droit culturel acquis grâce à l'Union européenne. Mais les festivités sont strictement encadrées : un blindé léger est posté à l'entrée du concert et des policiers en civil se mêlent au public. « Ça grouille de partout, lâche un jeune, la nouveauté c'est qu'ils se promènent avec leur pistolet en évidence à la ceinture. » Derrière la scène, les montagnes qui se dessinent comme des ombres chinoises dans le soleil couchant sont quadrillées par les militaires.

La petite ville du Sud-Est turc, proche de la frontière irakienne, se trouve dans l'une des trois provinces où l'armée a décrété le 9 juin des zones de sécurité pour traquer les rebelles kurdes du PKK (le Parti des travailleurs du Kurdistan). Cette mesure spéciale fait resurgir le spectre de l'état d'urgence qui frappa la région aux heures les plus sanglantes de la guerre civile dans les années 1980-1990 qui fit 37 000 morts. Depuis le printemps, la multiplication des attaques contre des soldats, attribuées au PKK, les menaces d'intervention des forces turques dans le nord de l'Irak entretiennent une crainte diffuse dans la population et nourrissent la colère des plus radicaux. Hier, les autorités ont annoncé que six rebelles avaient été tués lors d'accrochages avec des militaires dans l'est du pays ce week-end.

Au-dessus d'un garage de fortune, dans le local du DTP (Parti pour une société démocratique), la vitrine politique du PKK, les anciens ont repris les réflexes des années sombres : l'anonymat est de rigueur dans l'assemblée. « Nous sommes tous des cousins du PKK », lance un homme qui a « un fils dans la montagne ». Ici, tout le monde déplore la détérioration de la situation. Et accuse l'armée d'en être l'unique responsable. « Le PKK ne fait que se défendre, il réagit à la provocation. Pourquoi ne demandez-vous pas le nombre de tués dans ses rangs ? Eux aussi sont des martyrs ! », s'offusque son voisin. Il y a quinze jours, une manifestation a été organisée dans les rues de Sirnak par l'Association des familles de martyrs (le nom donné aux soldats et aux gardiens de village - les supplétifs de l'armée -, morts en combattant les « terroristes ») pour réclamer un déploiement de l'armée dans la région autonome du Kurdistan d'Irak, où est retranchée une partie de la guérilla.

 

Réflexes des années sombres

Mehmet Düngör, le président de l'association, a épinglé dans son bureau une carte englobant tous les pays turcophones, sur lesquels règnent Gengis Kahn et Attila. Un condensé de la mythologie pantouranique qui exalte la supériorité de la race turque. « Le problème entre les Kurdes et les Turcs n'existe pas, il n'y a que des Turcs unis sous le drapeau turc », déclare-t-il en cliquant sur des photos de bébés éventrés que montre son ordinateur, pour donner du poids à sa démonstration sur « les atrocités commises par le PKK ». Mehmet Düngör, qui jure compter treize « martyrs » dans sa famille, assure que « 20 000 personnes sont venues manifester contre la terreur ».

Une provocation pour le maire de Sirnak, Ahmet Ertak : « Il n'y avait que des gens qui travaillaient pour l'armée, essentiellement des gardiens de village. » Selon cet édile pro-DTP, moustache bonhomme et discours imperturbable malgré l'hélicoptère qui passe devant sa fenêtre, « la peur de la Turquie face à la construction d'un État kurde en Irak » explique la multiplication des opérations.

Si les rangs se resserrent derrière le PKK en période trouble, toute la population est loin de lui apporter un soutien aveugle. Même s'il se trouve peu de volontaires pour le dire. À voix basse, dans un restaurant de grillades, à une heure creuse de l'après-midi, Ahmet et Mahmut  renvoient dos-à-dos les belligérants : « Pour déstabiliser l'AKP (le parti islamo-conservateur au pouvoir), l'armée et les nationalistes ont joué les cartes de Chypre, des Arméniens, du danger islamiste et maintenant celle des Kurdes. Ils sont prêts à créer le chaos pour garder le pouvoir. De son côté, le PKK manipule aussi les gens. C'est comme les fidèles des leaders religieux, on ne conteste pas les décisions. » Un inconnu s'installe à une table à proximité. Fin de la conversation.

À la terrasse du jardin à thé surplombant la vallée, les vieux paysans ont les yeux couleur de miel comme les terres qu'ils ont dû abandonner. « Ils ont remis des mines partout, nous n'osons plus sortir de la ville », se plaint l'un d'eux. Vaches, ânes, oies, les ruelles tortueuses de Sirnak ressemblent à une basse-cour citadine. Dans les années 1990, l'armée a vidé les villages dans les montagnes alentours. Les hommes et les bêtes sont venus se réfugier en ville.

Dès la sortie de Sirnak, les check-points se multiplient. Les flancs des montagnes ont été réquisitionnés : on peut y lire en grandes lettres des slogans comme « La nation est indivisible », ou « Heureux celui qui se dit Turc ». Planté près d'une guérite, un panneau vante le financement par l'Union européenne d'un programme d'aide à la production laitière. « Avec les réformes de l'Europe, nos droits ont augmenté et nous avons peur de tout perdre, l'espoir du changement avec », résume Fikret Kaya, le maire de Tasdelen. Le jeune représentant de ce hameau à quelques encablures de l'Irak s'accroche au printemps européen et repousse la menace d'une guerre régionale contre le Kurdistan irakien : « Les gens de l'ouest de la Turquie (les pro-interventions) doivent comprendre qu'ils sont dans le même bateau que ceux de l'est. S'il y a un trou, nous coulerons tous ensemble. »

Source du texte : FIGARO.FR 

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