lundi, 19 mars 2007
Ragnarök : le combat final des dieux
On peut, si on lit ragna rökr, entendre "crépuscule des puissances, des dieux"; mais la leçon, plus fréquente, ragna rök signifie "destin des puissances", ou, mieux encore, "Consommation du Destin des Puissances" dont le sens est plus satisfaisant. Wagner nous a habitués à cet oratorio gigantesque et sauvage. L'idée en est complexe et repose essentiellement sur le manichéisme profond qui marque la mythologie nordique et dont on a pu établir qu'il avait atteint l'Europe au IVè siècle après J.-C., au plus tôt. Que le Ragnarök ait pris son origine en Iran ou que le mythe iranien et le nordique représentent deux affabulations parentes d'un héritage indo-européen importe peu ici. Avant d'en lire l'évocation fantastique faite par la Voluspá, nous reviendrons à Snorri qui atteint le comble de son art pour nous le dépeindre :
Alors Ganglari dit : "Qu'y a-t-il à dire du Ragnarôk? Je n'en ai jamais entendu parler jusqu'ici."
Hàr dit : "Il y a beaucoup de choses, et grandes, à en dire. D'abord, qu'il arrivera un hiver qui s'appelle fimbulvetr. Alors, des tourbillons de neige tomberont de toutes les aires du vent. Il y aura froid rude et vents mordants, et le soleil ne luira point. Il y aura trois hivers à la file, et pas d'été entre-temps. Mais d'abord viendront les trois autres hivers où il y aura grandes batailles dans le monde entier. Alors, les frères s'entre-tueront par appât du lucre, et nul n'épargnera son père ou son fils en fait de meurtre ou d'inceste. [..] Puis arrivera quelque chose d'extrêmement remarquable : le loup avalera le soleil, et les hommes découvriront que cela leur est d'un grand préjudice. L'autre loup avalera la lune, et cela aussi sera d'un grand détriment. Les étoiles disparaîtront du ciel. Il faut aussi mentionner que le sol et toutes les montagnes trembleront tant, que les arbres seront déracinés, que les monts s'effondreront et que toutes les chaînes, tous les liens se briseront et seront arrachés. Le loup Fenrir se détachera. La mer déferlera sur la terre car le serpent de Midgardr se retournera dans sa fureur de géant et montera à terre. Là-dessus se détache le navire qui s'appelle Naglfari ; il est fait des ongles des morts et il vaut la peine de faire savoir que si un homme meurt sans qu'on lui ait coupé les ongles, il donne beaucoup de matière au bateau Naglfari, dont les dieux et les hommes voudraient bien qu'il n'eût pas été construit. Mais dans cette houle, Naglfari sera mis à flot. Le géant qui le dirige s'appelle Hrymr. Le loup Fenrir va, gueule béante, la mâchoire inférieure contre la terre, la supérieure contre le ciel. Il béerait plus encore s'il en avait la place. Le feu jaillit de ses yeux et de ses naseaux. Le serpent de Midgardr crache du venin, fomentant des tourbillons par les airs et dans les eaux, hideux à voir et voyageant aux côtés du loup. Dans ce fracas, le ciel s'entrouvre et les fils de Muspell arrivent chevauchant. Surir vient en tête, précédé et suivi de feu ardent. Son épée est excellente et elle brille, plus claire que le soleil. Quand ils traversent Bifrost, le pont se brise. [...] Les fils de Muspell se rendent à la bataille dans une plaine qui s'appelle Vigridr. Y arrivent également le loup Fenrir et le serpent de Midgardr. Loki s'y trouve aussi, ainsi que Hrymr et avec lui
tous les Thurses du givre ; accompagnent Loki tous les guerriers de Hel, mais les fils de Muspell ont leur propre ligne de bataille, violemment lumineuse. La plaine Vigridr est de cent milles au carré. Quand ces événements arrivent, Heimdallr se lève et souffle de toutes ses forces dans Gjallarhorn. Il appelle tous les dieux et ils tiennent conseil. Alors, Odinn chevauche jusqu'à la source de Mimir et lui demande conseil, pour lui et pour son armée. Le frêne Yggdrasill tremble, et nulle créature n'est sans crainte dans le ciel et sur la terre. Les Ases et tous les einherjar revêtent leur armure et s'avancent à la bataille sur la plaine. En tête, chevauche Odinn, en heaume d'or et belle broigne, avec sa lance qui s'appelle Gungnir. Il marche à la rencontre du loup Fenrir. Il a Thôrr à ses côtés, mais Thôrr ne peut pas l'aider, car il a suffisamment à faire à se battre contre le serpent de Midgardr. Freyr va se battre contre Surir et il y a rude mêlée avant que Freyr tombe; la cause de sa mort, c'est qu'il lui manque la bonne épée qu'il a donnée à Skirnir. S'est également détaché le chien Garmr, enchaîné au-dehors de Gnipahellir; c'est un monstre malfaisant qui n'a pas son pareil. Il lutte contre Tyr et ils s'entre-tuent. Thôrr occit le serpent de Midgardr et fait neuf pas, puis il tombe à terre, mort, tué par le venin que le serpent a vomi sur lui. Le loup engloutit Odinn. C'est sa mort. Mais dans l'instant qui suit, Vidarr se précipite et écrase d'un pied la mâchoire inférieure du loup. A ce pied, il porte la chaussure que, depuis toujours, les temps ont fabriquée : ce sont les lamelles que l'on coupe aux chaussures aux talons et aux orteils : il faut jeter ces languettes si l'on veut venir à l'aide des Ases. D'une main, il saisit la mâchoire supérieure du loup et lui arrache la gueule : ce sera la mort du loup. Loki se bat contre Heimdallr et ils s'entre-tuent. Puis Surtr projette du feu sur la terre et consume tous les mondes."
Gylfaginning, chap. 51
Régis BOYER, In L'Edda poétique
Editions Fayard
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