jeudi, 15 mars 2007
Menahem Begin : La révolte d'Israël
Au début de la révolte, nous divisâmes l'Irgoun en un certain nombre de sections, en plus des divisions administratives et géographiques habituelles :
AR Armée de la révolution
UC Unités de choc
FA Forces d'assaut
FPR Force de propagande révolutionnaire.
Nous voulions donc quatre sections. Mais la réalité est plus forte que toutes les décisions d'un groupe de combat. L'AR n'existait que théoriquement. Elle devait servir de réserve, englobant tous les soldats qui ne se trouvaient pas dans les trois autres sections. Mais cela ne marcha jamais. Les nouveaux venus ne faisaient qu'y passer et, après avoir reçu leur entraînement sommaire, étaient transférés à l'une des autres sections. Elle ne possédait ni soldats ni officiers propres. Elle ne connut son heure de gloire que lorsqu'elle se souleva contre les envahisseurs arabes, quand chaque membre de l'Irgoun fut enrôlé dans une unité de l'armée régulière : section, peloton, compagnie, bataillon.
Les Unités de choc ne furent jamais vraiment mises sur pied. Ce n'était qu'un nouveau nom pour une unité qui existait avant la révolte. Elle était alors appelée – par ceux qui en connaissaient l'existence – la "Section rouge" ou "L'Escouade noire". L'idée qui la sous-tendait était très intéressante. C'était celle de Yaacob Meridor. Il considérait que la lutte pour la libération requérait des hommes spécialement entraînés à combattre dans les zones arabes, en Eretz Israël comme dans les pays arabes. Les hommes sélectionnés étaient donc braves et basanés. Ils recevaient leur instruction militaire et leurs leçons en arabe. La composition de la "Section rouge" devait donc rester secrète, même pour les autres membres de l'Irgoun. C'était les "clandestins des clandestins", mais cela ne marcha pas. L'idée était osée, mais son application causa un grand nombre de difficultés, dont certaines n'étaient pas drôles. Soudainement, les meilleurs hommes, et parmi eux des officiers, quittaient ainsi l'Irgoun. Les membres loyaux qui avaient accompagné l'Irgoun à travers ses démêlés, s'interrogeaient et ne comprenaient pas : "Lui, un déserteur ?" Et le déserteur ajoutait l'injure à l'outrage. Non content de déclarer avec fracas qu'il n'avait plus rien à faire avec l'Irgoun, il la maudissait et l'insultait. Ce comportement étrange de personnes autrefois dévouées et d'officiers importants portait un grave coup au moral des combattants. Il était impossible d'expliquer, ni même d'entrevoir, la vérité. Malgré cela, ces faux déserteurs ne furent pas suivis par de vrais. Nos gars étaient rassérénés par le principe que nous gardions dans nos cœurs. Untel et untel étaientpartis ? tel ou tel autre avait déserté ? Quelle importance ? Vous, les soldats, aviez décidé de remplir votre mission historique sans vous soucier de ceque l'on pouvait dire de votre mission, que ce soient vos adversaires ou vos amis d'hier, vos camarades ou vos officiers. En tant que soldats de la liberté, votre commandant suprême était la cause elle- même.
L'affaire de la "Section rouge", bien qu'ayant débuté dans le chagrin, se termina dans la joie et l'allégresse. Quand la révolte débuta, tous les déserteurs réapparurent dans leurs unités. C'était une nouvelle surprise, heureuse cette fois-ci. Hier encore, untel insultait l'Irgoun en long, en large et en travers, et il était à présent officier en première ligne ? Certains durent se frotter les yeux. Des amitiés se reformèrent. Le moral remonta.
Dans la "Section rouge", il y avait d'excellents combattants et presque tous ressemblaient à des Arabes. Certains juifs ashkénazes d'Europe ne sont pas moins basanés (et le sont parfois plus) que le plus pur séfarade. Les deux seuls membres de l'unité que je connus personnellement venaient de Lodz, en Pologne. Il est vrai que bon nombre des combattants de l'Unité de choc venaient de l'Est. Voici l'origine de cette histoire, particulièrement mise en avant par la presse britannique de l'Escouade noire de l'Irgoun, soi-disant composée exclusivement de Yéménites. Cette légende fut largement entretenue par certains politiciens juifs. Voulant nous rabaisser, ces gentlemen chuchotaient ou criaient bien haut que l'Irgoun entière était exclusivement composée de Yéménites. Nos ennemis répandaient des légendes sur les "Yéménites noirs" d'un côté et sur "l'écume de l'Europe de l'Est" de l'autre, afin de nous railler. Quel dommage que nos opposants politiques juifs aient repris à leur compte cette propagande raciste tant appréciée par les anti- sémites de l'entre-deux-guerres ! Les nazis avaient l'habitude de dire "Les juifs ne sont peut-être pas tous communistes, mais tous les communistes sont juifs." Certains sionistes disent de nous : "Tous les Yéménites ne sont pas membres de l'Irgoun, mais tous les membres de l'Irgoun sont Yéménites."
C'est inexact. Dans les Unités de choc comme dans les autres divisions de l'Irgoun, les membres viennent de toutes les communautés et de toutes les classes. Nous avons des gens de Tunis et de Harbin, de Pologne et de Perse, de France et du Yémen, de Belgique et d'Irak, de Tchécoslovaquie et de Syrie ; nous avons des natifs des États-Unis et du Bokhara, d'Angleterre, d'Écosse, d'Argentine et d'Afrique du Sud, et surtout de l'Eretz Israël. Nous sommes le melting-pot de la nation juive en miniature. Nous ne demandons jamais ses origines à quiconque : nous n'exigeons que la loyauté et les compétences. Nos camarades des communautés orientales se sentent chez eux à l'Irgoun. Personne ne fait montre d'un quelconque air de supériorité à leur égard ; ils ont ainsi pu être aidés à se libérer du complexe d'infériorité qui pouvait être le leur. Ils étaient nos frères d'armes et c'était assez. Ils pouvaient atteindre les plus hauts degrés de responsabilité et les ont atteints. Chlomo Lévi, premier chef d'état-major de la révolte, était séfarade. Son frère, "Uzi", en rentrant de sa prison en Érythrée, devint le commandant de la région de Tel-Aviv et commanda des milliers d'hommes jusqu'à sa mort héroïque, lors de la bataille décisive de Jaffa. Shimshon, commandant de région à Haïfa avant qu'il ne soit livré aux autorités militaires britanniques, venait de Perse. Il y avait un Gédéon à Jérusalem, qui dirigea l'opération historique contre le QG de l'armée d'occupation et le fit avec beaucoup de bravoure et de fermeté. Il était séfarade. Deux des hommes qui montèrent sur l'échafaud, Alkoshi et Kashani, étaient des séfarades. Cette "tache" que nos ennemis et opposants tentent d'utiliser pour nous affaiblir, nous nous en enorgueillissons. Des individus qui ont été humiliés et avilis sont devenus de fiers combattants dans nos rangs, des hommes et des femmes libres et égaux, hérauts de la liberté et de l'honneur. Des statistiques ? Nous n'avons jamais compté de cette manière. Mais je pense être proche de la vérité si je dis que dans les différentes sections de l'Irgoun, il y avait entre 25% et 35% de séfarades. Dans les Unités de choc, en raison de l'accent mis sur les peaux mates, la proportion était peut-être plus grande ; peut-être entre 40 et 50%.
Les membres des Unités de choc effectuèrent les premières opérations de la révolte, mais leur existence séparée ne se justifiait pas de manière pratique. Au fur et à mesure que la lutte continuait, les Unités de choc furent réunies aux Unités d'assaut et devinrent les célèbres Forces d'assaut de l'Irgoun, qui frappèrent les plus rudes coups à l'oppresseur et furent les principales responsables de sa désagrégation en Eretz Israël. Des quatre sections que nous avions organisées, n'en demeuraient plus que deux : les Forces d'assaut et la Force de propagande révolutionnaire. Entre elles, un conflit permanent : chaque membre de la FPR voulait être transféré à la FA et aucun membre de la FA ne voulait partir à la FPR.
Ce n'était pas le seul conflit au sein des clandestins. Un mouvement de combat clandestin est un véritable Etat en miniature : un Etat en guerre. Il possède son armée, sa police, ses tribunaux. Il dispose des pouvoirs exécutifs d'un État. Surtout, il a droit de vie et de mort non sur des individus mais sur des générations entières.
Dans les ministères et les différents cabinets d'un gouvernement, comme dans les sections et divisions d'un mouvement clandestin, la coopération et les querelles apparaissent, dues à la nature humaine elle- même. Les commandants de régions n'appréciaient pas "l'autonomie" accordée aux Unités de choc puis aux Forces d'assaut. "Nous", disaient les commandants de régions, "nous effectuons tout le travail dans les zones sous notre commandement. Nous savons quelles armes sont en notre possession (ou manquent). Nous connaissons nos gens. Pourquoi ne pourrions-nous pas être chargés de la préparation des batailles et des batailles elles-mêmes ?" Cet argument semblait logique. Mais la réplique du commandant des Forces d'assaut ne l'était pas moins : "Les batailles", disait-il, "ont souvent dû être préparées à la va-vite. Le commandant de région est un chargé de famille nombreuse. Il est préoccupé par des tas de problèmes organisationnels. Nous ne pouvons être certains d'être efficaces qu'en ayant des contacts directs avec les officiers opérationnels locaux."
Il n'était pas facile de trancher entre les deux, d'autant que chaque parti ne cherchait qu'à trouver les meilleurs moyens de poursuivre la lutte. Au bout d'un moment, j'avais le sentiment d'être le juge qui, ayant déclaré aux deux plaignants que chacun avait raison, répondait à sa femme qui lui demandait comment une telle chose était possible : "Tu as aussi raison, mon amour !"
Cette dispute sur l'autonomie accordée aux Forces d'assaut se déroulait au même moment qu'une autre dispute sur l'autonomie, qui ne fut pas accordée : nos services secrets ne cessèrent de réclamer plus d'autonomie. Cette section fit un excellent travail pendant la lutte. Tandis que les Forces d'assaut travaillaient l'ennemi avec du fer et du plomb, les services secrets le combattaient avec leurs cerveaux. Notre victoire sur les forces gouvernementales dépendait pour une large part de nos services secrets, de leurs révélations, de leurs informations et de la ceinture de sécurité qu'ils avaient bâtie, laborieusement et avec beaucoup de bon sens, autour des combattants clandestins. Leurs membres, dirigés par Michael, représentant puis successeur de Yoel, désiraient atteindre de meilleurs résultats et pensaient pouvoir les atteindre si on leur donnait un peu plus de liberté d'action. Ils citaient régulièrement l'exemple de nombreux pays dans lesquels les services secrets et le contre-espionnage sont, sous la responsabilité directe du gouvernement.
Grâce à la compréhension et à la tolérance dont firent preuve tous nos camarades, nous parvînmes à surmonter ces querelles intestines qui provenaient de la division des tâches entre de nombreuses personnes et de leur désir de réussir. Il n'est pas exagéré de dire que dans la clandestinité, nous avons tous acquis une certaine habitude du fonctionnement de l'État, avec ses lumières et ses zones d'ombre, ses vertus et ses défauts. Nous surmontâmes les problèmes interdépartementaux mais nous ne parvînmes jamais à mettre fin à la sainte querelle opposant les Forces d'assaut à la Force de propagande révolutionnaire.
Écrit par SG (Webmaster) dans Emeutes, affrontements, révoltes, Israël | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : irgoun, israël |
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