lundi, 29 janvier 2007

De Gaulle : théoricien et chef de guerre

Avant le général et le président de la République, il y eut un de Gaulle colonel de chars et théoricien de la guerre de mouvement. Officier réformateur, ses écrits sur la spécialisation des cadres et l’emploi tactique des blindés le placent dans la catégorie des Guderian, Fuller, Toukhatchevski. En première ligne depuis la tourelle de son tank, les six semaines de la bataille de France lui offriront de démontrer la validité de ses théories, par Blitzkrieg interposé.

medium_General_de_Gaulle.jpgDu discours prononcé par le général de Gaulle à la radio de Londres le 18 juin 1940, les manuels d’histoire ont pour habitude de retenir l’appel vibrant et solitaire à la résistance nationale, par dixit, "tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis". On sait les circonstances de son allocution  – la veille, le gouvernement français, "Ce gouvernement, alléguant de la défaite de nos armées", a demandé l’armistice à l’Allemagne après six semaines d’une retraite tournée à la débâcle – ainsi que sa portée sur la suite des événements. Moins connues en revanche sont les explications que le futur chef de la France Libre donne de la défaite, au paragraphe suivant :

"Certes, nous avons été, nous sommes, submergés par la force mécanique, terrestre et aérienne, de l'ennemi. Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous font reculer. Ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont aujourd'hui. (…) Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là".

De tels propos, si lucides quant aux causes du désastre, ne doivent pas surprendre de la part du seul général français demeuré victorieux du 10 mai au 17 juin 1940, date de son embarquement secret pour Londres.

Tout au long des années trente, l’officier, chargé de cours à l’École de Saint-Cyr et diplômé de l’École supérieure de guerre, avait tenté d’alerter par ses écrits les plus hautes instances du danger encouru si la République persistait à ne pas vouloir moderniser son armée, en termes de matériel comme d’emploi des forces. En 1938, il était revenu à la charge avec la publication de La France et son armée, essai d’histoire et de prospective militaire dans lequel il analysait la nouvelle donne stratégique (l’emploi combiné des chars, "moteurs combattants", et de l’aviation dans une guerre rendue à l’offensive) et insistait sur l’erreur tragique que constituait à ses yeux le repli défensif derrière la ligne Maginot, inefficace et ruineuse, quand l’armée française réclamait une mécanisation toujours plus grande de ses moyens. À l’époque, il n’y avait eu que le président du Conseil Paul Reynaud pour prêter une oreille attentive à ses mises en garde. Effet de surprise + puissance de feu + capacité de pénétration : la guerre-éclair livrée par le tandem Panzer / Luftwaffe devait vérifier par l’exemple la justesse de ses préconisations.

Redécouvert au début de la Première Guerre mondiale, le blindage apparut rapidement aux ingénieurs, associé au moteur et au canon, comme l’innovation technique capable de relancer l’offensive, par sa mobilité et sa faculté à percer les lignes ennemies. De tous les belligérants, les pays de l’Entente prirent les premiers la mesure de la nouvelle arme. Le "père des chars", le général Estienne, initiateur de l’artillerie montée, résume la mission de l’arme blindée : "Au char la mission de conquérir. Le char est une arme indépendante de l’infanterie. (…) Les chars et l’aviation se complètent admirablement". Utilisés en masse à l’été 1918, les "tanks" ("réservoir", du nom de code attribué au projet par les Britanniques) confirmèrent les succès initiaux enregistrés l’année précédente, en enfonçant en plusieurs points des défenses allemandes jugées jusqu’alors infranchissables. Incontestablement, l’action conjointe des chars d’assaut et de l’aviation de bombardement contribua pour beaucoup à accélérer la victoire finale de l’Entente.

Phénomène général en Europe, l’entre-deux-guerres vit nombre de théoriciens plancher à partir d’expériences diverses sur les conditions du prochain conflit. Guderian et Lutz en Allemagne, Douhet et Balbo en Italie, Fuller et Liddell Hart en Grande-Bretagne, Chaffee aux États-Unis et Toukhatchevski en Union soviétique ; tous partisans de la guerre de mouvement, tous arguant de l’impérieuse nécessité d’adapter la stratégie aux nouveaux types d’armement. En France, citons, outre de Gaulle et Estienne, le général Camon (La motorisation de l’armée et la manœuvre stratégique – 1926) et le commandant Deygas (Les chars d’assaut, leur passé, leur avenir – 1937). Les généraux Gamelin et Weygand eux-mêmes, qui se succèderont au poste de généralissime en 1940, soutinrent d’abord l’idée. Weygand : "La guerre de demain sera, plus encore que celle d’hier, une guerre de machinisme". Mais ni la crise économique ni le climat pacifiste ambiant ("la guerre hors-la-loi" proclamait le slogan) ne permirent la réalisation d’un tel programme. Une constante historique veut que le vainqueur triomphant mais épuisé ait tendance à se reposer sur ses lauriers, au contraire du vaincu, dont l’énergie entière se trouve accaparée par le désir de revanche. Le général Estienne (1860-1936) plaidait pour l’autonomie des divisions cuirassées, qu’accompagneraient artillerie et infanterie mécanisées en coordination avec la chasse aérienne. Au lieu de quoi, faute d’un budget et d’une volonté politique réelle, la doctrine militaire française resta inchangée. À l’infanterie reine des batailles d’emporter la décision, les chars de combat disséminés en appui feu en deçà de la ligne Maginot. Pendant ce temps, le matériel continua de se démoder. 

Une idée fausse prétend qu’en 1940 les Allemands l’emportèrent sur l’armée française – la "première armée du monde" disait-on dans les états-majors après le défilé du 14 juillet 1939 – par la supériorité de leurs divisions de Panzer, plus nombreuses, plus rapides, mieux armées. C’est méconnaître l’état véritable des forces en présence au 10 mai. C’est oublier également les difficultés que rencontra Guderian pour asseoir les thèses de la Blitzkrieg dans son propre pays. Les historiens s’accordent aujourd’hui sur le sujet, la faillite de l’armée française ne provint pas tant de l’obsolescence de ses matériels (un effort énorme avait été entrepris dans ce sens depuis 1936) que de l’emploi désordonné et inapproprié qui en fut fait. Les stratégistes français refusaient de voir dans l’arme blindée une arme autonome, capable de faire la différence sur le terrain, aussi, lorsqu’en 1933 fut créée la 1ère Division légère mécanique forte de 200 chars, la première unité de ce type au monde, on ne lui confia pas d’autre rôle que celui de soutien d’artillerie mobile à l’infanterie. Dans un pareil contexte, les conceptions défendues par de Gaulle étaient condamnées à paraître, au mieux avant-gardistes, au pire dangereusement aventureuses auprès de sa hiérarchie.

En 1932, Le fil de l’épée, court traité de stratégie et de morale militaire – où l’on perçoit la double influence du vitalisme nietzschéen et du conservatisme maurrassien sur l’auteur – avait bénéficié de son entrée au Conseil Supérieur de la Défense Nationale à Paris. Il s’y était familiarisé avec les milieux dirigeants, saisissant l’occasion qui lui était offerte pour propager ses théories.

La publication de Vers l’armée de métier en 1934 suscita débat par ses nombreuses audaces. Synthèse de ses écrits antérieurs, Vers l’armée de métier prône la création d’un corps professionnel de 100 000 hommes en lieu et place de l’armée de conscrits, manière de garde prétorienne hautement qualifiée et équipée, rompue au choc et sachant exploiter toutes les vertus de l’initiative (1).  Un remembrement qui n’est pas sans rappeler l’organigramme de la Reichswehr. Ouvrage éminemment polémique donc dans une France républicaine très attachée au service national, s’il néglige les questions des transmissions et de la coordination avec l’aviation, le livre reçut un accueil aussi intéressé que suspicieux des principaux concernés. Léon Blum parla d’armée de pronunciamiento ; Weygand puis Gamelin se déclarèrent très réservés quant à ses propositions et plus encore s’agissant de ses avertissements pour l’avenir. Comme il est dit dans le proverbe, nul n’est prophète en son pays.

Au chapitre qu’il lui consacre dans son anthologie des grands chefs de guerre (2), Frédéric Encel compare l’action militaire de Charles de Gaulle à celle de Heinz Guderian, le père de l’arme blindée allemande, l’un ayant lu l’autre et vice versa selon lui.

medium_col_de_gaulle.jpgEn janvier 1940, le colonel de Gaulle avait encore adressé à quatre-vingt personnalités civiles et militaires un mémorandum intitulé L’Avènement de la force mécanique, où, fort de ses observations tirées de la campagne de Pologne, il revenait sur le besoin de combiner chars et aviation pour faire pièce à l’armée allemande.

Promu général le 24 mai 1940, de Gaulle prit le commandement de la 4ème Division cuirassée de réserve (D.C.R.), une puissante colonne composée de brigades blindées formées par ses soins, près de 200 chars lourds et légers. Le 30, à la tête de la plus importante concentration de chars de toute la bataille de France, il dirigeait l’attaque contre la poche d’Abbeville. Fait rarissime, les Français bénéficièrent pour la circonstance d’un appui aérien conséquent. Insuffisante sur le plan stratégique, l’opération fut un plein succès tactique. Il fallut aux Allemands tout le feu de leur artillerie pour stopper une attaque de toute façon retardatrice.

"Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, disait-il au micro de la BBC, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure". Cette force mécanique, trois ans plus tard les Américains la fourniront aux libérateurs français de la 1ère Armée et de la 2è D.B.

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(1) Notons qu'en 1958, l'idée ne fut pas non plus retenue par les rédacteurs de la Constitution de la Vè République.

(2) L'art de la guerre par l'exemple - Stratèges et batailles, Flammarion, 2000. 

  

Repères chronologiques :

 

  • 1922 : le capitaine de Gaulle est admis à l’École supérieure de guerre.
  • 1924 : parution de La Discorde chez l’ennemi aux Éditions Berger Levrault.
  • 1925 : Charles de Gaulle est détaché à l’état-major du maréchal Pétain, alors vice-président du Conseil supérieur de la Guerre.
  • 1931 : affectation au Secrétariat du Conseil Supérieur de la Défense Nationale à Paris.
  • 1932 : Le fil de l’épée aux Éditions Berger-Levrault.
  • 1934 : Vers l’armée de métier aux Éditions Berger-Levrault.
  • 1937 : Charles de Gaulle est promu colonel.
  • 1938 : La France et son armée aux Éditions Plon.
  • janvier 1940 : tirant les conclusions de la campagne de Pologne, le colonel de Gaulle rédige un mémorandum à l’adresse de ses supérieurs. Son titre : L’Avènement de la force mécanique.
  • 18 mai 1940 : le colonel de Gaulle lance une attaque victorieuse à Montcornet mais doit se replier faute de soutien aérien.
  • 24 mai 1940 : Charles de Gaulle est promu général à titre temporaire et prend le commandement de la 4e Division cuirassée.
  • 30 mai 1940 : le général de Gaulle attaque l’ennemi à Abbeville et le repousse sur la rive droite de la Somme.
  • 1er juin 1940 : promotion au grade de général de brigade à titre temporaire.
  • 5 juin 1940 : nomination au gouvernement au poste de sous-secrétaire d’État à la Guerre.
  • 16 juin 1940 : démission du président du Conseil Paul Reynaud. Charles de Gaulle est évincé du nouveau gouvernement que dirige le maréchal Pétain.
  • 17 juin 1940 : le gouvernement français demande l’armistice à l’Allemagne. Charles de Gaulle embarque clandestinement pour Londres.
  • 18 juin 1940 : Charles de Gaulle prononce son Appel au micro de la BBC.
Laurent SCHANG

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Stalingrad : Feindflug (Roter Schnee)

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dimanche, 28 janvier 2007

Le Sinn Fein reconnaît la légitimité de la police d'Irlande du Nord

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Vote historique en Irlande du Nord. A une écrasante majorité, les militants du Sinn Fein, parti considéré comme la vitrine politique de l'Armée républicaine irlandaise (IRA), ont adopté dimanche à Dublin une proposition de soutien à la police nord-irlandaise, tournant ainsi la page de décennies d'hostilité ouverte aux forces de l'ordre majoritairement protestantes de la province.

Ce résultat, confirmé non pas par un vote formel mais par une mer de mains levées, constitue une victoire politique éclatante pour le patron du Sinn Fein, Gerry Adams, cet ancien commandant de l'IRA qui a passé des années à éloigner son parti de la lutte armée et à le pousser sur la voie du compromis.

La reconnaissance par le Sinn Fein de la police de la province britannique renforce grandement les chances de voir relancer les négociations en vue de la constitution d'un gouvernement biconfessionnel catholique-protestant d'ici la date-butoir du 26 mars fixée par Londres.

Le Premier ministre britannique Tony Blair s'est immédiatement félicité de cette "décision historique", tout en saluant par la voix d'un porte-parole "le leadership qui a permis d'y parvenir".

"La décision que nous avons prise aujourd'hui est vraiment historique", a souligné Gerry Adams après avoir été salué par les applaudissements nourris des militants du Sinn Fein. "Nous mesurerons son importance à la façon dont nous utiliserons ce choix pour faire avancer notre lutte. Aujourd'hui, nous avons créé les conditions d'un changement durable du paysage politique sur cette île."

Si plusieurs des orateurs qui l'ont précédé à la tribune de cette conférence ont rappelé leur rêve d'un Ulster intégré à la République d'Irlande, et des décennies de violences, ponctuées par des attentats, des brimades policières et de longues peines de prison, presque tous ont appelé à reconnaître la légitimité de la police provinciale, pour donner une chance à la paix.

"Cela montre que la guerre est terminée", a commenté Gerry Adams, lors d'une pause dans les débats. "Et si la guerre est finie, il nous faut construire la paix."

Bien qu'une poignée de militants l'aient accusé de traîtrise à son arrivée, le dirigeant du Sinn Fein, qui a réuni 2.500 délégués à cette conférence, se disait convaincu de pouvoir obtenir largement plus que les 50% de votes favorables nécessaires à l'adoption de sa proposition de soutien conditionnel à la police nord-irlandaise. Un soutien destiné à faciliter la formation d'une coalition avec les Démocrates unionistes (DUP), qui dominent la majorité protestante nord-irlandaise. Le chef du DUP Ian Paisley refusait de composer un cabinet tant que le Sinn Fein resterait hostile à cette police.

La motion adoptée propose que le Sinn Fein s'engage à désigner des membres au conseil biconfessionnel chargé de superviser la réforme de la police. Ce programme sur cinq ans a déjà permis de faire passer de 8% à 20% la proportion d'agents catholiques dans la force.

Le texte ne prévoit toutefois d'accorder un soutien à la police d'Irlande du Nord qu'une fois "des institutions de partage du pouvoir établies" et si le DUP accepte le transfert d'ici mai 2008 du contrôle du système judiciaire régional, police comprise, du Royaume-Uni aux autorités locales.

Ces conditions feront probablement l'objet de débats avec les partenaires présumés du DUP. Ian Paisley de son côté ne s'engagera sur un calendrier de partage du pouvoir ou de transfert du contrôle de la police à la coalition que lorsque les protestants auront eu la preuve d'une véritable coopération avec la police dans les fiefs du Sinn Fein.
 
Source du texte : NOUVEL OBS 

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samedi, 27 janvier 2007

Pour la gloire... et la patrie : sortie le 21 mars

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Julius Evola : La métaphysique de la guerre

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jeudi, 25 janvier 2007

Saxo Grammaticus : La Geste des Danois

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Theatrum "Bella"

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mardi, 23 janvier 2007

L'indépendance de la politique étrangère russe : un impératif absolu

medium_Lavrov.jpgAu fur et à mesure que nous surmontons la logique des blocs antagonistes, on voit se rétrécir objectivement le champ de la confrontation dans les relations internationales. La mondialisation des défis aussi bien potentiels que réels qui pèsent sur la sécurité et le développement durable favorise la prise de conscience du fait que seule une réponse solidaire de la communauté internationale aux principaux enjeux du développement peut être véritablement efficace. Résultat : les pratiques hégémoniques se disqualifient, et les vieilles alliances fondées sur des solidarités idéologiques et civilisationnelles perdent de leur valeur.

Or, le monde où nous vivons n'en est pas moins dangereux.

La raison principale de ce fait réside dans les contrecoups de la mondialisation : le déséquilibre croissant du développement engendre des conflits socio-économiques, interethniques et religieux. Le sentiment d'insécurité pousse également à de nouvelles actions musclées unilatérales. La stagnation observée dans le domaine de la non-prolifération accentue la menace de dissémination d'armes de destruction massive.

Les incertitudes qui continuent de planer sur l'ordre mondial à venir s'expliquent en grande partie par l'affaiblissement de la Russie consécutif au démembrement de l'URSS, mais aussi par le syndrome de la "victoire" dans la guerre froide observé en Occident et qui est à l'origine de sa vision du monde en noir et blanc, de son souci de "reidéologiser" et de "remilitariser" les relations internationales.

Il est donc tout à fait logique qu'une série de changements positifs aient suivi le renforcement de la Russie, désormais capable, sur un pied d'égalité avec d'autres grandes puissances, de participer à la formation et à la mise en oeuvre de l'agenda mondial. Sans la Russie et au mépris de ses intérêts, aucun problème international important ne peut être résolu. Pour la première fois depuis une quinzaine d'années, un véritable milieu concurrentiel semble se former sur le marché des idées recherchant un nouvel ordre mondial qui corresponde aux impératifs de notre époque. La situation en Irak et en Afghanistan qui n'en finit pas de se dégrader confirme avec évidence toute la vulnérabilité d'une action musclée unilatérale et d'une tentative en vue de monopoliser le règlement des conflits.

Le système des relations internationales devient de plus en plus déséquilibré. L'esprit de corps et les préjugés idéologiques ne fonctionnent plus, sans que naissent de nouvelles motivations. Dans ce contexte, de nombreux Etats commencent à réviser leurs intérêts.

La formation de nouveaux pôles d'influence et de croissance mondiaux, la répartition plus équilibrée des ressources de développement et de contrôle des richesses naturelles jettent les fondements d'un ordre mondial multipolaire.

Ceux-ci et d'autres facteurs expliquent le passage, qui est en train de se dessiner, à une nouvelle phase du développement mondial. Sa principale différence par rapport à la phase précédente est que le nouvel ordre mondial est défini moins par la rivalité, défaillante, entre les blocs antagonistes que par les réalités contemporaines. Dans cette optique, la prise de conscience de l'égalité de tous les Etats face aux défis du XXIe siècle contribue à l'instauration progressive de principes collectifs et juridiques dans la politique internationale. C'est aussi ce dont témoigne la Revue de la politique étrangère réalisée par le ministère russe des Affaires étrangères sur instruction du président Vladimir Poutine. Cette étude a entièrement confirmé la justesse du choix fait en 2000 en faveur du pragmatisme, de la diplomatie tous azimuts et de la promotion des intérêts nationaux, persévérante mais évitant la confrontation.

Plus tôt que les autres, les Russes ont tiré des enseignements de la guerre froide et renoncé à l'idéologie en faveur du bon sens. D'où leur capacité à regarder sans parti pris les réalités internationales contemporaines et à proposer des solutions originales aux problèmes les plus complexes.

La Russie est ouverte à un dialogue constructif et une coopération équitable avec tous les Etats sans exception. Nous avons établi ou sommes en train d'établir un partenariat stratégique avec nombre de pays, y compris avec nos voisins de la CEI, la Chine, l'Inde, l'Egypte, le Brésil et les pays membres du G8. D'une manière générale, prennent du poids dans le monde les forces qui ont intérêt à voir une Russie puissante et indépendante. Encore que, bien entendu, la notion de puissance et de grandeur d'un Etat diffère de celle utilisée par le passé : elle entend, entre autres, la capacité à jouer en équipe, la disposition à promouvoir un ordre du jour positif sur tout l'éventail des dossiers internationaux, l'aptitude à préserver son identité culturelle et civilisationnelle tout en respectant toute la diversité des cultures et des traditions dans le monde.

medium_garde_presidentielle_russe.jpgPour la Russie, l'indépendance de sa politique étrangère est un impératif absolu. Dans un monde contemporain de plus en plus mondialisé, rares sont les pays qui peuvent se le permettre. Pour nous, cette question est essentielle, car il s'agit de notre souveraineté. La Russie n'est pas un pays dont la politique, y compris étrangère, puisse être administrée de l'extérieur. Notre objectif n'est pas de "plaire" à tout le monde: tout simplement, nous partons de nos intérêts clairs et pragmatiques. Rappelons que la Russie a cherché à "plaire" par le passé, tout particulièrement sous Nicolas Ier et à la fin de l'époque soviétique: on en connaît bien le résultat.

Nous n'avons aucune raison de cacher nos dissensions avec nos partenaires, ni de les dramatiser. Nous avons devant nous un énorme travail conjoint à accomplir. Il s'agit de promouvoir la coopération dans le cadre de l'ONU et du G8, le partenariat Russie-UE et le dialogue au sein du Conseil Russie-OTAN, le règlement des crises et les agendas bilatéraux. Quels en sont les obstacles, à nos yeux?

On a l'impression que certains se voient contraints de trahir leurs principes pour pouvoir coopérer avec la Russie sur un pied d'égalité. Ce n'est pas de notre faute. Mais la politique mondiale en est sérieusement affectée, car on cherche ainsi à maintenir un statu quo où certains Etats sont en position privilégiée dans un système international en pleine évolution. Il n'est pas question là de jalousie ou d'offense. Premièrement, toute ambition au leadership doit s'accompagner d'actes au nom du bien commun. On ne voit pas pour l'instant comment l'unilatéralisme pourrait contribuer à résoudre des problèmes. Il en crée plutôt de nouveaux au lieu de les résoudre, ce qui finit par alimenter les tensions dans les relations internationales.

Deuxièmement, la nature même des défis mondiaux exige une réponse mondiale. Au lieu d'avancer un modèle de comportement collectif, on nous propose une sorte de collectivisation à la soviétique.

Naturellement, les maîtres d'oeuvre de cette collectivisation ne sont guère pressés de déposer leurs armes, au nom du souci d'éviter le pire. Cette logique, nous ne pouvons évidemment pas l'accepter. D'autant plus qu'il y a nombre d'exemples positifs d'efforts réellement collectifs, équitables et multilatéraux qui témoignent en faveur de notre vision à nous de l'époque historique contemporaine. Il suffit de citer les décisions du sommet du G8 de Saint-Pétersbourg concernant la sécurité énergétique et le Proche-Orient. Dans le premier cas, un équilibre juste et vérifié des intérêts des producteurs et des consommateurs d'hydrocarbures a été placé au centre de la politique énergétique mondiale ; dans le second, s'est dégagée une prise de conscience unanime sur le fait que le non-règlement du conflit arabo-israélien dans tous ses aspects était à l'origine des problèmes de la région.

Enfin, la Russie qui connaît des changements sans précédent ne peut tout simplement pas cautionner la politique protectrice visant à conserver le système international dans son état transitoire actuel.

Plus que quiconque nous ne pouvons nous permettre de mettre en danger la confiance qui est en train de s'établir envers notre politique étrangère, confiance qui représente un important facteur de la prévisibilité du développement mondial.

La seule chose que nous revendiquons, c'est la possibilité de participer à des débats argumentés qui soient libres et ouverts, sans que leur issue soit programmée d'avance. En politique, comme dans la vie de tous les jours, il faut absolument savoir écouter et entendre son interlocuteur. Dans nombre de cas, du moins, cela pourrait permettre de sauver des vies humaines et d'économiser les ressources matérielles dilapidées dans le cadre de politiques qu'on ne saurait qualifier de rationnelles. Il ne doit pas y avoir de place pour le fatalisme ni pour le fanatisme, ce dernier étant évident lorsqu'un interlocuteur, comme le disait Winston Churchill, s'obstine à changer le sujet de la conversation.

Nous sommes hostiles au souci de certains pays de nous pousser à reconnaître l'infaillibilité de politiques concrètes qui ont déjà démontré leur inconsistance, y compris auprès de l'électorat desdits pays. La Russie, si elle commet des erreurs, en paie elle-même la facture. On nous pousse parfois à soutenir une politique erronée qui crée des problèmes pour toute la communauté internationale. Nous ne prétendons pas à la vérité en dernier ressort, mais notre politique étrangère ne cesse de démontrer sa pertinence.

Nous espérons que nos partenaires américains n'ont pas encore dit leur dernier mot sur le règlement irakien, car se fait sentir depuis longtemps la nécessité d'engager réellement l'ONU, tous les voisins de l'Irak, notamment l'Iran et la Syrie, ainsi que les principales organisations régionales en faveur d'une véritable réconciliation nationale de tous les Irakiens. Une correction réaliste de la politique menée par la coalition internationale en Irak permettrait de mettre à profit l'objective communauté des intérêts de Washington et de Téhéran dans ce pays. Cela pourrait marquer le début d'une normalisation des relations américano-iraniennes pour réunir des conditions propices au règlement de la situation autour du programme nucléaire iranien. Enfin, cela encouragerait les efforts déployés en vue de régler les problèmes du Proche-Orient et de renforcer le régime de non-prolifération. Ces missions seront impossibles à accomplir si l'on continue à suivre la logique du "match nul".

Ceux qui ont affirmé il y a quatre ans que le chemin de Jérusalem passait par Bagdad sont aujourd'hui introuvables. Presque tous les pays, y compris les membres de la coalition antiirakienne, sont unanimes à reconnaître la nécessité de parvenir à un règlement global du conflit arabo-israélien, ce qui nous ramène aux résultats du sommet de Saint-Pétersbourg. Toute tentative d'éclipser cette réalité fondamentale, y compris en brandissant la carte des contradictions intermusulmanes et interarabes, risque d'avoir des conséquences dévastatrices, voire de provoquer un nouveau face-à-face avec Al-Qaida et les talibans, autrement dit de nous faire revenir à l'époque des attentats terroristes du 11 septembre 2001. La pacification des talibans est prônée par les mêmes forces qui, à l'époque, ont obstinément cherché à réunir des conditions propices à la reconnaissance internationale de leur régime. L'expérience irakienne nous pousse à aborder la politique des sanctions. A une certaine époque, ce sont les sanctions irréfléchies et le souci de leur application au mépris des résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU dans le seul but de renverser un régime qui ont abouti à ce que nous avons actuellement en Irak.

En principe, comme étant un des instruments mis à la disposition du Conseil de sécurité de l'ONU, les sanctions peuvent jouer un rôle dans la mesure où elles contribuent au règlement du problème par la voie des négociations. Si les sanctions prévoient une issue musclée, celles-ci ne deviennent que le paravent d'une politique militariste. Toute sanction unilatérale adoptée en dehors du cadre du Conseil de sécurité de l'ONU ne peut que miner les chances de trouver un compromis, repousser les partenaires et corrompre l'unité de la communauté internationale. Dans tous les cas de figure, nous estimons qu'à chaque problème précis on ne peut trouver la réponse que par des efforts multilatéraux persévérants et sans conditions préalables en quête d'un règlement politico-diplomatique.

Et, bien entendu, toute démarche débordant du cadre du droit international, sans parler des violations graves de ses normes fondamentales telles que l'inviolabilité des locaux diplomatiques, est pernicieuse. En agissant suivant le principe du "tout est permis", la réaction est inéluctable, d'où la menace du chaos. Après, pour rappeler la fameuse maxime latine, il sera inutile de chercher à savoir qui est Jupiter et qui est le boeuf.

Les processus d'élargissement de l'OTAN et de l'Union européenne donnent matière à réfléchir. Si ces deux organisations n'ont pas la même nature, les conséquences de la politisation de l'élargissement - car les faits montrent qu'il s'agissait initialement d'un projet politique - sont plutôt du même ordre. L'Union européenne et l'OTAN perdent chacune leur souplesse et leur efficacité dans l'accomplissement de leurs missions fondamentales. Certains pourraient s'en réjouir en y voyant une voie vers l'auto-liquidation de l'OTAN et l'affaiblissement du projet européen. Les deux scénarios sont toutefois contraires aux intérêts de la Russie, disposée non seulement à compter avec les faits, mais aussi à encourager une évolution positive de la coopération paneuropéenne sur la base qui s'est réellement formée. L'ordre quel qu'il soit est meilleur que le chaos.

La recherche d'une approche d'ensemble pour résoudre les problèmes de la région euro-atlantique semble la voie la plus prometteuse. Il pourrait s'agir d'une vaste coopération sur tout l'éventail des sujets intéressant la Russie, l'Union européenne et les Etats-Unis. D'autant plus que cette coopération est déjà mise en oeuvre, que ce soit dans le cadre du Conseil de sécurité de l'ONU, du G8, du Quatuor des médiateurs internationaux du conflit au Proche-Orient ou des Six chargés du programme nucléaire iranien. Il est tout particulièrement important de noter qu'un tel format lèverait tous les soupçons réciproques inutiles concernant les agendas bilatéraux existant au sein du nouveau triangle. Il ne fait pas de doutes que cela assainirait sensiblement le climat général dans la région comme dans le monde.

Nous ne souhaitons pas qu'une Russie sûre d'elle-même suscite automatiquement - à défaut d'autres idées - des réactions dans l'esprit de la guerre froide. Je suis convaincu que ni une nouvelle guerre froide ni une "paix froide" ne sont dans l'intérêt de la communauté internationale. Du moins parce qu'on ne fait plus ses choix à huis clos ou dans un petit cercle d'initiés.

On reproche parfois à la Russie de vouloir vivre dans plusieurs dimensions civilisationnelles à la fois. Mais c'est ainsi, au carrefour des civilisations, que la Russie a toujours existé par la force de la géographie et de l'histoire. Notre destin historique traduit un problème fondamental de la diversité culturelle et civilisationnelle du monde qu'on ne peut ignorer et qui doit trouver sa place dans les processus de la mondialisation. C'est au règlement de ce problème réel que la Russie envisage de contribuer sans réserves par son évolution intérieure et par sa politique étrangère prévisible, ouverte et créatrice.

 

Sergueï LAVROV

Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie

Source du texte : RIA NOVOSTI 

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dimanche, 21 janvier 2007

Le banquet des braves

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vendredi, 19 janvier 2007

TABERNA BELLI : l'échoppe guerrière de Theatrum Belli

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Écrit par SG (Webmaster) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Taberna Belli, Theatrum Belli, Imago Belli, guerre, bataille, conflit, combat | | |  Facebook | |  Imprimer |

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