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Des conséquences géopolitiques prévisibles de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne

medium_gozde_turk_bayragi.jpgQuelle que soit l’échelle de l’analyse géopolitique, l’éventuelle intégration de la Turquie dans l’Union européenne préfigurerait un bouleversement géopolitique objectif et conceptuel fondamental. Rarement à l’occasion d’une adhésion autant de paramètres géopolitiques multiples et divers ont pu conjointement atteindre une telle importance dans le débat sur l’identité et les valeurs de l’Union européenne.

En effet, la résistance manifestée par nombre de peuples européens à cette perspective, devrait contraindre le système d’intégration européen à un travail de définition de son propre projet alors qu’il est plutôt naturellement porté à la dépolitisation, à la désincarnation, à une « intégration politique indéfinie et illimitée » selon le mot de Jean Marc Ferry. Le débat turc a peut-être au moins cet avantage d’obliger les dirigeants de l’Union européenne à tenter de développer une réflexion conceptuelle qui leur manque à tel point que le système souffre selon leur propre expression d’un « déficit démocratique » emblématiquement illustré par le désintérêt que les peuples européens lui témoignent.

En matière de relations internationales, la posture de l’Union européenne apparaît progressivement comme celle du soft power c’est-à-dire d’une sphère principalement économique et commerciale dont l’effet du contenu devrait posséder une influence sur son milieu presque involontairement, par effet d’inertie. La normalisation du soft power en opposition au hard power américain sanctionne l’impossible dépassement du grand marché de libre-échange, l’orientation trans- et supra- nationale. Dans son rôle de « superpuissance tranquille », de soft power, assumant sa faiblesse politique, l’Union européenne s’imposerait malgré elle sur la scène internationale par sa situation à la pointe du combat de la délégitimation de toute identité forcément discriminatoire en ses éléments distinctifs des autres identités. Non territorialisée, non nationale, non exclusive mais fortement constructiviste et abstraite, l’Europe institutionnalisée se veut une idée mais non différenciée : il lui reste donc la tolérance comme « valeur » ultime, pratiquement seule absolu identitaire autorisé c’est-à-dire acceptant toutes les idées portées par d’autres à la condition de dépolitisation, nouvelle praxis adaptée à l’exercice d’une gouvernance négligeant le fait objectif que l’accroissement de puissance reste le prolongement ultime de l’intention politique. C’est ce que l’on retrouve dans la notion de « gouvernance européenne » étroitement liée à celle de « gouvernance mondiale » des cadres multilatéraux et transatlantiques dans lesquels l’Union européenne jouerait un rôle de modération « sociale », de défense du caractère égalitariste, d’accompagnement « citoyen » de la mondialisation aux côtés des Etats-Unis qualifiés , eux, de hard power dans leur rôle assumé d’identification de la sphère d’économie libérale et d’action dans la défense de sa projection mondiale allant jusqu’aux opérations armées.

Le problème fondamental du sens et la question du contenu de projet de l’UE n’ont été finalement que peu posés à l’occasion du débat de la Convention puis des campagnes pour la ratification du traité constitutionnel lequel est essentiellement cantonné aux aspects technique et juridique de la répartition des pouvoirs et des compétences des institutions.

C’est assez souligner que l’éventuelle acceptation de l’adhésion turque s’apparenterait à une décision à tout le moins prématurée puisque l’Union européenne ne peut apprécier l’ensemble des bouleversements qu’elle impliquerait sans avoir préalablement clairement défini son  identité, son système de valeur, ses limites, sa finalité. Ce constat est d’autant plus fondamental dans le débat sur l’adhésion turque qu’il est à mettre en parallèle avec l’opiniâtreté dont fait preuve Ankara pour imposer à Bruxelles un processus d’adhésion comportant le minimum de contrainte d’ordre stratégique et géopolitique ni d’atteinte à sa puissance d’Etat souverain. Les dirigeants turcs ont, eux en revanche, très bien intégré le principe déjà cité selon lequel l’accroissement de puissance reste le prolongement ultime de l’intention politique.

Il est par ailleurs assez intéressant de voir combien le choc des deux postures tourne à l’avantage d’Ankara. Du point de vue européen, en effet, l’attitude extérieure, la politique de communication des gouvernants turcs depuis les premières réticences révélées chez les populations européennes, devraient être jugées assez calamiteuses car l’affirmation brutale de leurs exigences, la difficulté d’admettre certaines concessions, l’arrogance manifestée à chaque évocation du surcroît de puissance apportée par l’éventuelle adhésion prochaine, le refus de la vérité historique, toutes ces attitudes propres à la Turquie auraient normalement pour résultat de compromettre sa demande d’adhésion ; il n’est besoin ici de rappeler pour mémoire que les mots et expressions extrêmement fortes utilisés il y a peu et officiellement pour nier la réalité historique du génocide arménien ou la récente répression sanglante par les forces spéciales de la police turque, filmée par les caméras du monde entier, de la manifestation pacifique du 6 mars 2005 à Istanbul à l’occasion de la journée de l femme pour bien marquer le statut réservé à cette dernière dans la société turque islamisée d’Anatolie qui maintient la tradition de l’oxymore « crimes d’honneur », d’un fort taux de mariages forcés sur mineures et de violence conjugale.

Le résultat est en fait inverse de celui attendu. Les dirigeants turcs en affirmant brutalement leur exigence de puissance et de souveraineté, d’exonération unilatérale d’un certain nombre de changements attendus par l’Union européenne, s’imposent finalement face à Bruxelles parce qu’ils opposent une appartenance identitaire forte, un système de valeurs cohérent et un dynamisme à vocation hégémonique, appréciés dans le pays et révélant par contraste les limites et la faiblesse du système d’intégration, non défini, non identifié, dépolitisé, en constante recherche de consensus, fuyant le conflit et niant que le concept de puissance est un déterminant géopolitique fondamental. Ce choc révèle l’avantage pris par la communauté qui affirme son identité et assume ses valeurs face à celle qui n’y oppose qu’une vision matérialiste et déracinée.

Historique d’un processus

medium_turk.gifLe 12 septembre 1963 l’accord d’Ankara scellait l’association entre la Communauté européenne et la Turquie par l’organisation des relations commerciales et économiques et la mise en place d’une union douanière. On évoquait alors et seulement le fait d’examiner la possibilité d’une adhésion : « lorsque le fonctionnement de l’accord aura permis d’envisager l’acceptation intégrale par la Turquie des obligations du traité instituant la communauté, les parties contractantes examineront la possibilité d’une adhésion de la Turquie à la communauté ». Suivant les procédures classiques des déclarations de candidature, la Turquie devenait officiellement candidate à l’adhésion à la Communauté européenne le 14 avril 1987 (après la première vague de l’Europe du Nord, Danemark, Irlande, et Royaume-Uni, la deuxième de l’Europe du Sud, Grèce, Portugal et Espagne mais avant celle de l’Autriche, demande effectuée le 17 juillet 1989, de la Finlande, le 18 mars 1992 et de la Suède, le 1er juillet 1991). Les 18 décembre 1989 et le 5 février 190, par les voix de la commission puis du Conseil européen, la Communauté déclarait que la Turquie pouvait se porter candidate mais qu’elle refusait son adhésion notamment en raison de la situation en matière de droits de l’homme, du conflit avec la Grèce, Etat membre, et avec Chypre, des interrogations posées par la dimension du pays ainsi que par celle de sa population, et de son trop faible développement. Le 15 décembre 1995, le Parlement européen ratifiait le traité d’union douanière signé en mars avec la Turquie, mais à la condition de l’adoption par le parlement turc de réformes démocratiques que le Conseil européen de Copenhague avait préalablement défini en juin 1993 dans le cadre des critères d’adhésion à l’Union européenne principalement à destination des pays d’Europe centrale et orientale. Ces critères sont de trois ordres : la mise en place d’institutions stables garantissant la démocratie, l’Etat de droit, les droits de l’homme, le respect des minorités et leurs protection ; une économie de marché viable ainsi que la capacité de faire face à la pression concurrentielle et aux forces du marché à l’intérieur de l’Union ; l’acceptation des objectifs de l’union politique, économique et monétaire, l’acquis communautaire. Ce fut au sommet de Luxembourg des 12 et 13 décembre 1997 que les négociations d’adhésion furent ouvertes pour tous les pays candidats sauf la Turquie. Avec la « stratégie européenne pour la Turquie » du 4 mars 1998, la commission accélérait le processus de pré-adhésion axé sur le rapprochement des législations et la reprise de l’acquis communautaire et elle se proposait lors du sommet de Cardiff de juin 1998 d’assister la Turquie pour préparer sa candidature alors que celle-ci ne pouvait adhérer en même temps que les pays d’Europe centrale et orientale.

Véritable tournant, le sommet d’Helsinki du 13 décembre 1999 proclamait que « la Turquie est un pays candidat qui a vocation à rejoindre l’Union européenne sur la base des mêmes critères qui ceux qui s’appliquent aux autres candidats » et ce, « au vu des éléments positifs qui ont récemment marqué l’évolution de la situation en Turquie et que relève d’ailleurs la Commission européenne dans son rapport sur les progrès réalisés par le pays candidats […]. La Turquie bénéficiera donc d’une stratégie de pré-adhésion visant à encourager et à appuyer ses réformes. Elle aura également la possibilité de participer à des programmes communautaires, d’être associée à des organismes de la Communauté et de prendre part à des réunions organisées entre les pays candidats et l’Union dans le cadre du processus d’adhésion ». Dès lors tout s’accélère et si le 12 décembre 2002 au conseil européen de Copenhague, les Etats de l’Union européenne entérinent l’élargissement à 25 membres et repoussent l’ouverture des négociations d’adhésion avec la Turquie en insistant sur le respect des « critères de Copenhague », notamment ceux politiques, c’est pour mieux utiliser le délai courant jusqu’au mois de décembre 2004 qu’ils ont eux-mêmes fixé, pour faire accepter aux populations européennes de statut de candidat et la politique de pré-adhésion. Et, en effet, le 17 décembre 2004, les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne se sont prononcés pour l’ouverture des négociations d’adhésion avec la Turquie dont le sommet du 3 octobre 2005 doit représenter le lancement officiel. Au cours de ce processus, l’Union européenne a décidé du doublement progressif de l’aide de pré-adhésion de son lancement jusqu’en 2006. Il est significatif que l’ouverture des négociations décidée en décembre 2004 se soit faite à partir du rapport de la commission affirmant que le respect des critères d’adhésion par la Turquie se vérifie de manière satisfaisante. Plus précisément, si ce rapport admet la torture, la corruption, des atteintes aux droits des femmes, à la liberté d’expression, à la liberté religieuse, aux droits des minorités, il développe néanmoins l’idée que les réformes constitutionnelles, celles législatives et celle du code pénal suffisent à confirmer le respect par la Turquie des critères de Copenhague. Concernant Chypre, la Commission, mettant de côté (provisoirement ?) la contrainte qu’elle avait elle-même fixée, ne peut que constater l’absence de reconnaissance par la Turquie de cet Etat membre et ne fait que rappeler – implicitement – le blocage que cela représenterait lors des décisions à l’unanimité. Même tendance au refus du conflit, la Commission, dans un document de travail de ses services cité par Laurent Amar, s’était déjà perdue en propos équivoques et trop diplomatiques pour ne pas avoir à évoquer le génocide arménien et espérait seulement par euphémisme une réconciliation avec l’Arménie « en ce qui concerne les évènements tragiques, notamment les souffrances humaines, qui se sont produits dans la région en 1915-1916 ». Or, comme le génocide n’est même pas évoqué dans le rapport de la commission ni par le Conseil européen, le Turquie considère que sa reconnaissance ne rentre pas dans les critères de Copenhague.

Les niveaux d’appréciation

Il existe deux niveaux de considérations qui règlent en fait la volonté ou non de voir la Turquie devenir membre du système communautaire. Le premier, même de première importance, reste assez formel et se borne à énoncer les critères de spécification normative de Copenhague : démocratisation à l’occidentale des institutions, séparation des pouvoirs, notamment de l’armée et du pouvoir politique, protection des minorités (Kurdistan) et occupation militaire de la partie nord de Chypre. Conditions auxquelles doivent s’ajouter celles économiques découlant notamment de l’acquis communautaire que la Turquie est très loin de satisfaire. 

Pour ces dernières, en effet, l’on constate qu’en plus du doublement progressif de l’aide de pré-adhésion par l’Union européenne, les versements depuis 2001 de 16,3 milliards puis 14,3 milliards de dollars à la Turquie par le Fond monétaire international, ce qui en fait l’un de ses principaux débiteurs, ont été nécessaire pour « maîtriser » un taux d’inflation de 68,5% en 2001 à moins de 15% en 2004. Le rapport d’octobre 2004 de la commission européenne relève que le Produit intérieur brut par habitant a légèrement diminué (à 27%) en 2003 par rapport à la moyenne de l’UE. Le même document communautaire confirme que la Turquie n’a pas progressé dans l’adoption de l’acquis relatif à l’union économique et monétaire, couvrant le financement direct de l’Etat par la banque centrale, l’interdiction de l’accès privilégié du secteur public aux institutions financières et l’indépendance de la banque centrale. La dette publique de la Turquie par rapport à son PIB est de 73% et le déficit budgétaire public général est de 8,7% du PIB. Au regard de la qualification du pays comme globalement sous-développé (taux officiel de pauvreté de 18%), l’économie turque ne facilite pas l’évaluation par les autorités européennes du coût de son éventuelle adhésion. En effet, prévu à 28 milliards d’euros par an, il pourrait monter à 33,2 milliards/an dans le cas très probable où la Turquie ne pourrait honorer sa contribution au budget communautaire, voire à un minimum de 36 milliards au regard d’un développement de sa population à 90 millions en 2020, sans compter la pérennisation des fonds structurels de cohésion aux régions pauvres de la Turquie (Est et Anatolie) puisque ces derniers mettront au moins plusieurs dizaines d’années pour atteindre le seuil communautaire du rapport PIB par habitant fixé à 75% de la moyenne communautaire.

Plus essentiellement, le fond de la question, deuxième niveau de la problématique, est celui de l’éventualité d’une identité ou d’une non-identité européenne d la Turquie, ce que l’Union européenne ne peut régler encore une fois qu’en se définissant elle-même. Apparaissent ainsi les paramètres géopolitiques fondamentaux que sont la géographie politique, la géographie humaine, la « territorialisation » et sa délimitation, l’histoire, le corpus des valeurs identitaires, la civilisation, etc. 

L’Union européenne face à un épanchement démographique déséquilibré

medium_medium_qi12turcseurope.jpgL’un des déterminants de la puissance reste le dynamisme de la population. A ce titre c’est au cœur même du système produit par l’achèvement tardif de la modernité que se trouve l’avenir des nations européennes et singulièrement de la France. Deux questions sont à mettre en parallèle pour comprendre à quel niveau se fixe le destin de l’Europe. D’abord l’implosion démographique se traduit par un retournement de la pyramide des âges où le nombre des décès est en augmentation constante en parallèle à la diminution constante des naissances mène à un déficit des naissances sur les décès en évolution exponentielle. Vieillissement et dénatalité sont les deux aspects démographiques qui caractérisent l’Union européenne. Dans 30 ans, la population de l’actuelle Union pourrait retrouver son effectif d 1970 avec dans sa structure, un triplement de sa population âgée de plus de cinquante ans : dans le meilleur des cas un vieillissement marqué privilégiant les postes budgétaires retraites et santé plutôt que famille, occultant l’esprit de défense et l’audace régénératrice au profit d’un conservatisme stérile et pour certains pays comme l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne un authentique phénomène de dépopulation. La population des dix nouveaux pays membres a déjà commencé à décliner et celle de l’ancienne Union européenne à 15 commence à décroître vers 2015 malgré le considérable allongement de l’espérance de vie : c’est dire le formidable état de vieillissement atteint par la population de ce système d’intégration régionale. Même dans la grande Pologne catholique, membre de l’UE depuis le 1er mai 2004, l’accroissement total est négatif, puisque l’accroissement naturel est nul et le solde migratoire légèrement négatif. A coté d’authentiques puits de dépression démographique dans le monde (Russie, Japon), le dépérissement de l’Union européenne par le décrochage de plus en plus important du seuil de renouvellement des générations s’apparente au suicide. Les vertus collectives issues de la vitalité des peuples, privilèges des peuples jeunes et l’une des clefs de l’analyse de la géographie humaine, sont donc menacées dans l’Union européenne, celle-ci s’étant « sachemin(ée) vers le troisième millénaire au pas lourd d’un éléphant en phase terminale ». Le démographe constate que « l’absence d’intérêt pour les questions démographiques manifestées par les politiques et les hauts fonctionnaires qui se pensent occupés ‘à construire l’Europe’ est en soi un phénomène idéologique capital ». Le changement sociologique et politique bien que dans la durée moyenne est fondamental : « l’on s’obstine à ignorer que le vieillissement démographique, en élargissant régulièrement la place du troisième âge au sein du corps social, réoriente insensiblement, mais inexorablement, l’ensemble de la société et de ses activités. Les besoins de cette catégorie de la population finissent en effet par devenir prioritaires au sein de la nation, et déterminent les choix politiques ». Les effets principaux en sont largement connus : conflits intergénérationnels, déclin de l’esprit de défense, priorité à la consommation sur l’épargne, éclatement de la structure familiale, promotion de nouvelles « orientations » des mœurs, amenuisement de la cohésion sociale par les effets de l’immigration.

Deuxième élément, intimement lié au premier, l’Union européenne fait face au dynamisme de nombre de populations qui lui sont autant de défis géopolitiques. En Turquie, il y naît plus qu’en Allemagne et en France réunies et depuis la fin des années 1980 les jeunes turcs âgés de 20 ans sont plus nombreux que les jeunes allemands du même âge alors que la population totale y est encore, pour un temps réduit, moins nombreuse avec 71,3 millions d’habitants en 2004. Dans 30 ans, selon les critères de Nice, l’Allemagne entrée depuis longtemps dans l’hiver démographique, rejoindrait le nombre de 72 députés au Parlement européen et la Turquie, si elle était intégrée, dépasserait largement le quota des actuels 99 députés allemands. Au sein du Conseil européen et du Conseil de l’Union européenne (anciennement Conseil des ministres), la Turquie deviendrait le pivot de toutes les majorités et son volontarisme actuel préfigure déjà combien elle saurait utiliser cette position centrale. Dans le système communautaire privilégiant les prises de décisions à la majorité qualifiée, où la représentation des Etats est notamment proportionnelle à leur population, l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne en ferait d’un coup le plus puissant de tous les membres, alors même que son respect des critères d’adhésion dits de Copenhague reste problématique tant pour ce qui concerne ceux politique (être un pays démocratique) et économique (une économie de marché viable) que sa capacité à intégrer réellement l’acquis communautaire. 

L’Union européenne face à un épanchement territorial incontrôlé

medium_arton1318.jpgAvec un territoire total de 780 066 km2 dont le partage est évidemment disproportionné entre la Thrace orientale de 24 378 km2 et l’Anatolie de 755 688 km2 la Turquie dispose d’un champ asiatique naturel dont témoignent la plupart de ses références historiques et sociologiques jusque dans ses manuels scolaires. Développant une politique régionale très offensive, la Turquie est en étroite relation avec un nombre considérable de turcophones à ses frontières avec lesquels elle possède une affinité « civilisationnelle » très forte, ce qui lui donnerait, dans l’éventualité d’une intégration, une latitude encore plus grande puisque l’abolition définitive des frontières de sécurité intérieure dans le cadre des accords Schengen incorporé au système communautaire signifierait une ouverture à une immigration bénéficiant de liberté de circulation au sein de l’Union. Ce peuplement turc hors frontière est très vaste : jusqu’en Asie centrale, jusqu’en Sibérie orientale avec un taux de natalité lui aussi très élevé que l’on peut évaluer en dizaines de millions de Turcs sunnites musulmans dans des républiques où l’on utilise l’alphabet latin comme à Ankara, notamment en Azerbaïdjan, Ouzbékistan, Kazakhstan, Turkménistan, Kirghizistan. Les frontières extérieures de l’Union européenne devenant celles des nouveaux Etats, Schengen rendrait difficile la garantie par les Etats du contrôle des flux migratoires et la sécurité des entrées d’autant que les frontières extérieures turques viendraient s’ajouter aux 7 000 kilomètres que l’on doit au dernier élargissement à l’Est.

Selon les spécialistes de la criminalité organisée, les foyers de trafics les plus puissants à partir des territoires des Etats nouveaux adhérents sont principalement concentrés entre les mains des maffias russes, turques et des Balkans qui savent profiter de cette libre circulation dans l’espace communautaire. Dans ce cadre de la route maffieuse des Balkans, le territoire turc apparaît comme une plaque tournante du trafic de stupéfiants entre l’Asie et l’Europe et du trafic de clandestins entre Proche-Orient et Europe. Dans la perspective d’une Union européenne élargie par l’adhésion turque, le contrôle de la frontière extérieure européenne gigantesque « qui ira de la Syrie, l’Iran et l’Irak jusqu’à l’Océan Arctique (aux confins de la frontière entre la Finlande et la Russie) apparaît comme relevant de la pure utopie. L’Union européenne se présentera dès lors comme une ‘zone ouverte’, la seule au monde (…) incapable de la moindre décision crédible pour réguler ses flux migratoires ». En appliquant la grille de l’opposition entre hard power et soft power, l’auteur cité constate que « bien au contraire, les Etats-Unis auront en parallèle considérablement durci leurs outils de maîtrise des flux migratoires et de contrôle des visas dans le cadre du Patriot Act adopté à la suite du 11 septembre 2001, renforcé après les guerres d’Afghanistan et d’Irak. (L’Union européenne) deviendra ainsi le « maillon faible » du monde occidental en matière de maîtrise de l’immigration, mais aussi de lutte contre le terrorisme et le crime organisé ».

A l’échelle territoriale vient évidemment se superposer celle des tensions internationales. Le monde turc est historiquement partagé entre le monde perse et le monde européen et l’adhésion d’Ankara, créant une Europe de l’Atlantique à l’Euphrate, projetterait l’Union européenne dans les inextricables conflits turcs avec les mondes iranien, russe et chinois. La politique étrangère et de sécurité de l’Union européenne serait donc partie prenante entre autres des rapports conflictuels avec la Syrie à propos des organisations comme le PKK, le Hamas, etc. ; avec l’Irak concernant les velléités sécessionnistes du Kurdistan septentrional, avec l’Iran en raison de la course à l’influence dans le Caucase et en Transcaucasie ; avec Chypre, pays membre de l’UE mais non reconnue par la Turquie ; avec l’Arménie par suite du blocus total que la Turquie maintient d’une main de fer avec l’Azerbaïdjan contre ce pays seulement coupable d’exister ; à l’implication dans une explosion indépendantiste violente toujours possible en Georgie ; avec les Etats des Balkans occidentaux inquiets de la connivence islamique entretenue par Ankara dans la région ; avec la minorité kurde de Turquie (12 à 15 millions de personnes) ; avec tous les pays en prises par la voie des alliances avec les conflits entretenus par Ankara dans la logique de sa stratégie d’expansion en Asie centrale, notamment les grandes puissances régionales, Russie, Iran, Chine. C’est bien l’ensemble du Moyen-Orient et de l’Asie centrale qui intègrerait la « politique de voisinage » de l’Union européenne par la seule adhésion de la Turquie. A cette échelle, la paralysie et l’incapacité d’agir s’imposeraient rapidement aux responsables du système d’intégration européen au regard de la multiplicité complexe et contradictoire des questions géopolitiques à résoudre.

medium_Erdogan.jpgD’autant que s’ajoute la contradiction apparente du positionnement stratégique d’une Turquie pilier de l’Otan, souscrivant à la nouvelle conception qu’en ont les Etats-Unis depuis le 11 septembre 2001, et dans le même temps à la tête d’une réislamisation en profondeur de sa société et des cercles territoriaux de plus en plus vastes qui forment sa zone d’influence. En cas d’adhésion de la Turquie en effet, l’Union européenne aurait donc à gérer une sorte de super-communautarisation, à agréer la revendication communautaire islamique à l’échelle d’un Etat tout entier et dans les relais que sont la masse estimée à 4 millions de ses ressortissants notamment en Allemagne mais aussi en France, dans la confusion quant à la définition de l’identité et la finalité du projet européen. L’une des raisons qui motivent aux yeux des responsables de l’Union européenne l’intégration de la Turquie dans la communauté, est l’existence de cette masse de population jeune devenant citoyenne « européenne » par l’intégration sans la nécessité d’une « immigration extérieure » puis d’une naturalisation et destinée à compenser et rajeunir la population active des 25 ans. Ce calcul implique le prise en compte et l’agrément par la Turquie du modèle occidental assez désincarné et de nature essentiellement matérialiste partagé d’ailleurs par l’ensemble des élites modernes et mondialisées de tous les continents. Or, rien n’est plus aléatoire que ce pari quand on observe la conquête du pouvoir aux élections législatives de novembre 2002 par le parti islamiste de la justice et du développement, AKP, et le maintien de sa mainmise sur le pays lors des élections municipales, provinciales et de quartier de mars 2004 (58 municipalités acquise sur 81, le provincial parti d’opposition n’en obtenant que 8, toutes dans les provinces côtières et dans la partie européenne ; c’est donc dans les régions les moins développées, les plus islamisées que l’AKP a obtenu le plus de succès). En Turquie, on peut constater que l’apparent éloignement de l’AKP avec « la vieille garde islamiste d’Erbakan » du parti du Bonheur, le SP, et alors que l’influence musulmane grandit dans l’administration, dans l’enseignement, dans le secteur économique et… dans l’armée, ressemblerait en fait au takiyye, l’art de la dissimulation, le premier ministre Erdogan lui-même traînant derrière lui de nombreuses déclarations et actions propres au fondamentalisme ce qui lui a valu la prison et une éligibilité acquise uniquement par une modification constitutionnelle obtenue après le triomphe de son parti aux élections législatives de novembre 2002. La construction de nombreuses mosquées, le retour à l’arabe dans les actes religieux, la réapparition de confréries, le maintien de la mention de la religion sur les cartes d’identités, l’achèvement du phénomène de disparition progressive des religions non musulmanes, etc. : ces facteurs indiquent la cohérence du volontarisme des dirigeants turcs vis-à-vis de l’Union européenne. Le projet pluraliste de cette dernière leur a, en effet, permis d’éloigner de la Turquie son vernis nationaliste occidental pour mieux ancrer une réislamisation de la société, socle à partir duquel la transnationalisation inhérente à la zone communautaire pourrait leur permettre un épanchement identitaire décuplé.

Le paradoxe apparent de cette évolution prévisible serait que les principes de pluralisme démocratique, de tolérance d’une société européenne post-moderne et sécularisée en aient été les principaux vecteurs.

 

medium_2413-8.jpgChristophe REVEILLARD

In Géopolitique de la Turquie (collectif)

Revue Française de Géopolitique (2006, n°4) 

 

  

 

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