jeudi, 31 août 2006
Les cinq guerres de Jünger
« Quoi de plus beau, et de plus nécessaire, qu'une armée qui avance? »
En évoquant un fait essentiel de la première guerre mondiale,
une page de Feuer und Blut (publié en 1925) d'Ernst Jünger semble sceller, on serait tenter de dire d'une manière accablante, un vieux débat d'idées militaire: "Je me souviens encore très bien du visage subitement émacié et pâli du Lieutenant Vogel, lorsqu'en septembre 1916, près de la Ferme du Gouvernement, nous sommes descendus des camions automobiles et que nous avons vu la rouge incandescence, pareille à un océan qui serait en flammes, et dont la lueur montait dans le ciel nocturne, jusqu'aux étoiles. Le fracas, que nous avions perçu depuis longtemps, très loin derrière les lignes, comme s'il s'agissait du fonctionnement d'une immense machine, croissait démesurément, devenait semblable au hurlement d'un fauve carnassier et qui était prêt, en apparence, à dévorer l'espace d'une province tout entière. C'est comme si l'haleine brûlante de la mort mécanique passait au-dessus de nous et Vogel me hurla, en bégayant, dans l'oreille, sa voix résonnait comme celle d'un enfant désorienté: Devons aller là-dedans? Nous n'en reviendrons jamais!" (I, 463-464).
Ces lignes, qui décrivent la toute-puissance du feu, son triomphe absolu, son apothéose d'acier, mettent fin en apparence à une vieille querelle qui s'ouvre dès le premier tiers du XVIIIè siècle et qui oppose les contempteurs et les adorateurs du feu. Les premiers, de Folard à Mesnil-Durand, s'en vont répétant que le feu ne tue pas et que le fusil et le canon, celui-là surtout, sont armes anodines. Par conséquent, une armée qui parviendrait à accroître sa rapidité en adoptant un ordre convenable (en l'occurrence la colonne) devrait aisément se soustraire aux effets du feu. Pour les seconds (Guibert, Mauvillon, un peu plus tard Berenhorst) le feu, mais à leurs yeux essentiellement le feu de l'infanterie, est bel et bien mortel. Il faudra un Duteil pour lui adjoindre le feu de l'artillerie.
L'histoire militaire atteste de l'efficacité toujours croissante du feu, obtenue par des moyens techniques de plus en plus perfectionnés. Mais, curieusement, alors que sa réalité dévastatrice dicte sa loi sur le terrain, les tacticiens, dès que les hostilités cessent, ont tendance à en minimiser systématiquement les effets. Cette amnésie partielle s'explique facilement : dans la mesure où l'on postule la manœuvre classique, c'est-à-dire rapide et décisive, on est bien obligé de gommer par l'imagination la portée de ce feu, qui est le facteur essentiel du ralentissement, voire de l'enlisement de cette manœuvre. A Wagram, en 1809, le feu est jugé presque intolérable, et carrément insupportable à Borodino en 1812. Mais, la paix revenue, on recommence à le sous-estimer et à chaque fois, à chaque nouvelle guerre, il réapparaît avec une force nouvelle, à Sébastopol, à Solférino, à Sadowa où le Général prussien von Fransecky, qui défend la lisière de la forêt de Benateke, relève qu'il se trouve "dans un enfer". Le commentateur semi-officiel français de la guerre de 1870-1871 décrit, à propos de la bataille de Saint-Privat et de l'attaque du village de Roncourt, le feu de l'artillerie comme "véritablement infernal". Au matin du 18 août, le Général von Alvensleben, qui commande le IIIè Corps d'Armée, explique au Général von Papen, qui commande la Ière Division de la Garde à Pied, que les Prussiens, qui ont sous-estimé le feu du Chassepot et des mitrailleuses (une nouvelle et redoutable source de feu), vont être dorénavant contraints de se couvrir en utilisant les ressources du terrain et de l'artillerie systématiquement. A Plewna, au Transvaal, en Mandchourie, dans les Balkans et même en Tripolitaine, on s'enterre de plus en plus. En même temps, un élément nouveau, grand paralysateur de mouvement, fait son apparition, le fil de fer barbelé. "Devant la tranchée, s'étend, sur la longueur, souvent en plusieurs lignes, la barrière de barbelés, un tissu dense et sinueux de fils de fer à picots, qui doit arrêter l'attaquant, de façon à ce qu'il puisse tranquillement être pris sous le feu depuis les postes de tir" (Orages d'acier, I, 48).
A la veille de 1914, tous les éléments matériels permettant d'assumer la suprématie du feu (fusils à tir relativement rapide, mitrailleuses, artillerie à longue portée utilisant des poudres sans fumée) et bloquer le mouvement offensif, sont à la disposition du commandement. Mais en dépit de cet arsenal (et des exemples historiques récents que l'on s'obstine toutefois à considérer comme marginaux ou exotiques) les deux grands belligérants potentiels demeurent fidèles à l'idéal de manœuvre rapide et décisive. En Allemagne, le Général von Bernhardi met au compte de l'incapacité des Boers et des Japonais l'utilisation de la tranchée et souligne que dans la guerre européenne de l'avenir, le mouvement l'emportera sur la pelle, la fortification de campagne n'étant utilisée qu'exceptionnellement. En France, on ne pense pas autrement. Ceux qui pressentent les effets dévastateurs du feu, et qui souvent sont ceux qui n'ont pas oublié les leçons de 1870-1871, se comptent sur les doigts des deux mains, et souvent c'est chez les neutres qu'il faut aller les chercher. Dès 1902, le Colonel suisse Feyler donne une description véritablement prophétique de ce que sera la bataille défensive de l'avenir et de la guerre dans laquelle elle s'inscrira. Il est rejoint dans ses conclusions par un Belge, le Général-Baron de Heusch. Au niveau stratégique, un militaire français démissionnaire, Emile Meyer, et un chevalier d'industrie russe, Jean de Bloch, annoncent un conflit de type nouveau, dans lequel le feu et la durée, et sur ce dernier point un Kitchener a également développé une pensée particulièrement précise, occuperont une place centrale. Mais parfois même ceux qui croient avec le plus de conviction aux possibilités de la manœuvre napoléonienne sont, à l'instar des Maud'huy ou Lanzerac, saisis par le doute. En tout état de cause, depuis l'expérience mandchoue, le choc ne leur apparaît plus comme la panacée universelle. Même un Colonel de Grandmaison, le théoricien de l'élan vital, appliqué à l'offensive à outrance, l'adepte du "bergsonisme en acte", parvient, lorsqu'il émerge de son rêve, à postuler, pour couvrir l'avance de l'infanterie en terrain découvert, un feu intense d'artillerie, ce bouclier de l'infanterie (comme il dit) qui lui fraye le chemin. Ce ne sont toutefois que des exceptions et même en Allemagne, où la doctrine d'engagement est infiniment plus positive et dégagée de trop criants errements, on continue à se bercer d'illusions en ce qui concerne la manœuvre et la neutralisation du feu adverse. Pour s'en convaincre, il suffit de consulter par exemple les croquis des pages 194 à 196 de la seconde édition de Der Infanterie-Leutnant im Felde (Berlin, 1912) de Nicolai et Hein pour voir quels moyens de protection, jugés alors totalement idoines, allaient, deux ans plus tard, apparaître comme parfaitement dérisoires. "Le capital d'expériences de guerre que l'Allemagne avait à sa disposition avant la guerre mondiale, lui venait essentiellement de la guerre franco-allemande. L'esprit de cette tradition victorieuse conduisait à une grande confiance, du reste justifiée, en la force de frappe, qui s'exprimait dans diverses conceptions telles le combat ouverte entre tirailleurs, la mobilité de l'artillerie, la puissance de la cavalerie et dans l'idéal stratégique d'une bataille globale d'anéantissement" (Feuer und Bewegung, V, 112-113).
La réalité du feu atteindra, en 1914-1918, un paroxysme que nulle hypothèse d'école, même dans ses moments les plus délirants, n'avait pu prévoir. Un seul chiffre pour matérialiser la chose : l'offensive française sur l'Aisne est déclenchée le 16 avril 1917 après une préparation d'artillerie de neuf jours effectuée par 4000 pièces de calibres divers pour un front de 40 km, suscitant un formidable orage d'acier qui s'abat sur les lignes allemandes, avec un effet analogue à celui que nous décrit Jünger: "Maintenant, l'artillerie française s'éveille à son tour; d'abord, un groupe de batteries légères qui martèlent nos tranchées de salves rapides pareilles à des coups de poing d'acier, composés de petits obus de shrapnells foudroyants qui s'abattent sur nos têtes comme si on nous vidait le contenu d'un broc. Ensuite suivent les calibres lourds qui nous tombent dessus de très haut en feulant atrocement, à la manière d'un fauve monstrueux, et qui plongent de longues portions de nos tranchées dans le feu et une fumée noire. Une grêle incessante de mottes de terres, de débris de bois et de roches fragmentées s'abat sur nos casques, qui, lorsqu'ils sont les uns à côté des autres, reflètent la danse sans repos des éclairs. Des mines lourdes détruisent tout, fracassent et écrasent nos positions d'autant de coups de mortier; des mines-bouteilles qui traversent la fumée et la pénombre comme des saucisses tournoyantes plongent en rangs serrés dans le feu provoqués par les précédentes. Des tirs d'obus éclairants foncent sur nous, en chaîne d'étincelles brûlantes, s'éparpillent en mille miettes dans les airs pour intimider un pilote matinal qui voulait reconnaître les positions du barrage d'artillerie" (Der Kampf als inneres Erlebnis, V, 78-79).
Voilà pour la réalité vécue directement, du feu subi, à laquelle vient s'ajouter celle du feu infligé. "Enfin, l'aiguille de l'horloge est sur 5h05. L'ouragan se déchaîne. Un rideau de flammes monte haut dans le ciel, suivi d'un hurlement sourd, inouï. Un tonnerre ininterrompu, englobant dans son grondement le tir de nos plus gros obus, fait trembler la terre. Le hurlement gigantesque des innombrables batteries placées sur nos arrières était si terrifiant que les pires batailles auxquelles nous avions survécu nous paraissaient des jeux d'enfants. Ce que nous n'avions pas osé espérer, se produisait sous nos yeux: l'artillerie ennemie restait muette; d'un seul coup de géant, elle avait été envoyée au tapis" (Stahlgewitter, I, 246-247). C'est dire que c'est le feu qui constitue l'élément central de l'œuvre militaire de Jünger (dans la mesure où elle se rapporte à la première guerre mondiale), que c'est lui qui la modèle, qui lui confère sa dynamique et son caractère propre, et que c'est sa nature quasi absolue et négative qui finira par engendrer la problématique de son dépassement. C'est le feu d'abord qui, en imposant sa loi au combattant, détermine ses comportements, provoquant la peur, l'effroi, l'exaltation ou le courage, toute cette alchimie psychologique que nous trouvons analysée dans Der Kampf als inneres Erlebnis, publié en 1922. Mais en même temps, créateur d'une physionomie inédite de la bataille, avec ses nouvelles implications techniques, il façonne un nouveau type de combattant, le poilu des Français, le Frontkämpfer des Allemands. Dans l'absolu, le problème premier est d'échapper à ce feu protéiforme et omniprésent qui provient de l'horizon (artillerie, infanterie), du ciel (aviation) et même des profondeurs du sol : le 7 juin 1917, 500.000 kg d'explosifs placés par des mineurs anglais détonnent sous les tranchées allemandes. Dans cet environnement assassin, le soldat n'est plus qu'un matériau "comme par exemple le charbon, que l'on fourre sous le chaudron incandescent de la guerre, de façon à faire durer le travail. La troupe est brûlée, transformée en escarbilles sous le feu, comme le formule, avec une certaine élégance, les manuels d'art militaire" (Kampf als inneres Erlebnis, V, 81). On va toutefois chercher à faire perdurer ce matériau humain, car sa disparition immédiate créerait un vide dans le dispositif défensif dont l'adversaire profiterait aussitôt, une position n'ayant de valeur qu'occupée. Les atomes militaires vont donc chercher à se couvrir, à se protéger, en remuant toujours plus de terre, et toujours plus profondément, en utilisant le bois, le béton, l'acier pour tenter d'atténuer les effets du feu, en perfectionnant sans cesse le dispositif qui doit remplir une double fonction : permettre le combat et assurer un abri. Chez Jünger, la description minutieuse des tranchées et des abris acquière la valeur d'une paléo-histoire de l'anti-feu. Ce système de protection est le premier et le plus relatif dont dispose le combattant. Mais il demeure fondamentalement défectueux puisqu'il interdit le mouvement et condamne à la passivité. Or dans un nouveau stade de la guerre (grosso modo à partir du milieu de 1915) les esprits censés de tous les camps, des officiers d'état-major au Lieutenant Jünger, ou Durand, ou Lewis, se demanderont comment sortir de là et comment rétablir le primat du mouvement en dépit du feu. Cette réflexion acquerra d'autant plus d'intensité qu'un produit nouveau, qui ne peut plus être classé dans la rubrique feu, commence à être utilisé afin de remplacer les obus là où ils s'avèrent impuissants. "Par l'utilisation des gaz, l'épaisseur du feu est encore accrue, car le gaz pénètre même dans les angles morts et dans les abris souterrains, inaccessibles aux tirs d'obus métalliques" (Feuer und Bewegung, V, 116).
L'existence du feu dans sa dimension démesurée implique un système de production du feu, une fabrique à feu, aux dimensions également démesurées. C'est ce que Jünger nomme un combat de machines. A une extrémité de la chaîne, il y a la machine productrice de feu, aux formes diverses, qui travaille jour et nuit : revolver, grenade, fusil, mitrailleuse, lance-flammes, mortier, obusier, lance-mines, avions-bombardiers, etc. A l'autre, on découvre l'usine avec ses ingénieurs, ses fondeurs, ses tourneurs, ses ajusteurs, ses mécaniciens, ses pyrotechniciens, puis tous les échelons intermédiaires, dont chacun d'entre eux a pour mission de nourrir la tranchée, d'une manière ou d'une autre. "Nos excursions fréquentes et nos visites dans les installations sorties de terre dans les arrières, nous ont donné, à nous qui avions l'habitude de regarder cela distraitement par-dessus notre épaule, une vision du travail démesuré que était effectué à l'arrière des troupes combattantes. C'est ainsi que nous avons eu l'occasion de visiter les abattoirs, les dépôts de vivres et les postes de réparations des canons et obusiers à Boyelles, la scierie et le parc du génie dans la Forêt de Bourlon, la laiterie, les élevages de porcs et le poste de traitement des cadavres à Inchy, le parc volant et la boulangerie à Quéant" (Stahlgewitter, I, 76).
Nous nous trouvons maintenant au cœur du problème. Etant donné que chacun des deux camps s'avère capable de lancer sur le marché le même produit fini, on en arrive à ce qu'un Feyler ou un Meyer avaient entrevu, non sans effroi, avant la guerre: le figement d'un certain nombre de lignes parallèles n'offrant aucune possibilité d'enveloppement, car appuyées d'un côté à la Mer du Nord, de l'autre au Jura suisse. Dans un premier temps on s'efforcera donc, pour sortir de cette situation bloquée, d'obtenir, momentanément, la supériorité du feu sur un point donné, en l'alliant à un effet de surprise. Mais ce sont là des exigences quasiment contradictoires. L'acquisition de la supériorité momentanée du feu exige, en effet, une concentration formidable de moyens, qui ne peut échapper à l'observation de l'adversaire et lui laisse en général le temps de prendre toute une série de contre-mesures. Mais même en admettant que cette mise en place ait échappé à la vigilance ennemie (ce fut parfois le cas), un nouveau problème se pose, celui de la durée du feu destiné à préparer l'offensive. Durant toute la guerre, deux écoles de pensée s'affronteront à ce propos. La première est partisane d'une préparation brève et massive de quelques heures; la seconde défend la préparation longue, pouvant atteindre une dizaine de jours. La première présente l'avantage de ne pas laisser le temps à l'adversaire de se ressaisir; son désavantage réside toutefois dans sa brièveté même qui ne suffit pas pour détruire totalement les objectifs visés et de neutraliser les sources de feu. Lors de l'offensive française en Artois (9 mai-18 juin 1915), la préparation brève permet de réaliser la surprise. Par contre, l'infanterie se heurte à une première ligne insuffisamment ‘labourée’ par le feu, qui offre encore de trop nombreux points de résistance. Lors de l'offensive alliée d'avril 1917 sur l'Aisne, c'est l'inverse qui se produit, mais qui, en définitive, entraîne les mêmes résultats. Le terrain, transformé en véritable paysage lunaire, ralentit tellement la progression de l'infanterie que les Allemands ont le temps de se ressaisir et d'utiliser des positions échelonnées en profondeur. D'ailleurs à chacune de ces offensives on s'aperçoit que le feu profite plus aux défenseurs qu'à l'attaquant. "Ainsi, un petit nombre de mitrailleuses, dans un zone pratiquement vidée de sa défense, peut briser les attaques qui ont été préparées par des milliers de canons" (Feuer und Bewegung, V, 117).
Aussi longtemps que le feu, même s'il provient d'armes légères, n'est pas largement neutralisé, l'offensive est condamnée à l'échec, quels que soient le courage et la volonté de l'attaquant. Dans Der Arbeiter (1932), qui traite la question dans une perspective symbolique, Jünger voit dans cet échec des forces morales face à la puissance du feu, le triomphe de la matière sur les porteurs de l'idée. "Qu'on me permette, ici, de me souvenir du célèbre assaut lancé par les régiments de volontaires de guerre près de Langemarck. Cet événement, qui recèle une importance moins militaire qu’idéelle, est très significatif quant à savoir quelle est l'attitude encore possible à notre époque et dans notre espace. Nous voyons ici un assaut classique qui se brise, sans tenir le moindre compte ni de la force de la volonté de puissance qui anime les individus, ni des valeurs morales et spirituelles qui les distinguent. La libre volonté, la culture, l'enthousiasme, l'ivresse que procure le mépris de la mort ne suffisent plus à vaincre la pesanteur des quelques centaines de mètres sur lesquelles règne la magie de la mort mécanique" (VI, 116). Pour parvenir à la percée (qui devient l'idée obsessionnelle de tous les états-majors et qui, réalisée, devrait permettre de rétablir les prérogatives du mouvement et de la manœuvre) il faudra mettre en œuvre de nouveaux procédés, dont la subtilité et la sophistication leur permettra d'échapper au feu massif et brutal. "Trois grands chapitres [dans l'histoire de la guerre mondiale] se placent en exergue. Dans le premier, on cherche en vain à emporter la décision en tablant sur le mouvement d'ancien style. Le deuxième se caractérise par la domination absolue du feu. Dans le troisième, on voit poindre des efforts de remettre le mouvement en selle par de nouvelles méthodes" (Feuer und Bewegung, V, 113-114).
Il aura toutefois fallu beaucoup de temps, de tâtonnements et de sang pour forger ces méthodes nouvelles. L'imagination a travaillé en hésitant, courbée sur des modèles acquis, peinant sur ce problème, à la vérité d'une difficulté accablante, que Jünger résume ainsi : comment s'y prendre pour que l'infanterie ne soit plus un organe exécutif de l'artillerie?. On saurait mieux dire! Orages d'acier nous expose à satiété les difficultés rencontrées par le fantassin dans sa progression sous les feux de l'artillerie et de l'infanterie. Au modeste niveau tactique, qui est celui de son horizon de ‘travail’ quotidien, Jünger propose des solutions : "Le soir suivant, je reçus l'ordre de réoccuper les postes de garde. Comme l'ennemi aurait pu s'y être niché et incrusté, j'ai fait encercler, par deux détachements, en exécutant une manœuvre en tenaille, le boqueteau; Kius commandait le premier de ces détachements, et moi, l'autre. J'ai appliqué pour la première fois une façon particulière d'approcher l'ennemi en un point dangereux; elle consistait à le contourner en faisant avancer les hommes l'un derrière l'autre en formant un vaste arc de cercle. Si la position s'avérait occupée, il suffisait d'opérer un retournement à droite ou à gauche pour obtenir un front de feu sur les flancs. Cet ordre, je l'ai appelé, après la guerre, ‘Schützenreihe’, ‘tirailleurs en rang’" (Stahlgewitter, I, 67). A un niveau tactique supérieur, c'est une double idée qui finira de s'imposer. Dès le milieu de 1915, les Allemands mettront sur pied des Sturmtruppen, dont la mission est décrite de la manière suivante dans l'ouvrage classique du Général Balck: "Nous avons approfondi l'idée suivante: à la place de lignes fixes de fusiliers, qui demeuraient trop facilement clouées dans leurs positions fortifiées, il fallait utiliser des rangées de fusiliers constitués en détachements d'assaut de petites dimensions, où la personnalité du chef, dont tout dépendait, pouvait être exploitée. Après la sortie hors de nos positions, ces détachements pénétraient profondément à l'intérieur du dispositif ennemi, tandis que d'autres détachements, spécialement désignés, submergeaient les positions ennemies en empruntant des chemins prescrits d'avance" (Entwicklung der Taktik im Weltkrieg, Berlin, 1922, p. 99).
La seconde idée sera de transformer cette force pénétrante
, qui a retrouvé une certaine mobilité, en force foudroyante, capable de porter la dévastation au cœur du dispositif ennemi. "[Cette force], elle aussi, peut déployer des effets d'artillerie en quantité croissante; les grenades à main, les obusiers d'infanterie, les lance-mines, les lance-grandes, les mortiers de tranchée font leur apparition. L'effet de feu, propre à l'infanterie, et rien qu'à elle, se voit renforcer, non seulement par l'augmentation en nombre des compagnies de mitrailleurs, mais aussi par l'armement même des groupes de fantassins, qui reçurent dorénavant des fusils-mitrailleurs et, plus tard, des pistolets-mitrailleurs" (Feuer und Bewegung, V, 116). La physionomie du combat va être bien entendu profondément modifiée par cette transformation. "Dès maintenant la composition des régiments d'infanterie n'est plus la même qu'auparavant: les lignes d'unités placées les unes derrière les autres sont désormais interrompues par des compagnies de mitrailleuses et de lance-mines, et, au milieu du front, on voit apparaître des groupes très particuliers, qui sont armés de pistolets-mitrailleurs ou de fusils-mitrailleurs légers. A petite échelle, il me paraît intéressant d'observer, ici, comment un esprit ancien lutte contre une évolution des formes qui passe littéralement au-dessus de lui (...)" (Das Wäldchen 125, Berlin, 1925, p. 149). Et à nouveau combat, nouveau combattant. Le guerrier-technicien de 1918 n'a plus rien de commun avec le soldat de 1914. "Au début de la guerre, à l'époque des grands mouvements, du gaspillage extérieur et intérieur, on ne percevait pas encore entièrement la différence avec le passé; cette perception n'a eu lieu que lorsque l'esprit de la machine s'est également emparé des champs de bataille d'Europe centrale, et que sont apparus les grands pilotes, les tankistes et le chef des Stoßtruppen ayant reçu une formation de technicien. Là, on est entré dans un temps nouveau, un nouveau type d'homme est apparu en nous saluant d'un hurlement; le sang a coulé à grands flots et cent villes se sont englouties dans la fumée" (Ibid., 3). Dans des pages remarquables, Jünger esquisse la physionomie de cet homme nouveau, qui constitue l'ossature du Stoßtrupp et le sel de l'armée, et dont le jeune visage, à l'ombre du casque d'acier, exprime intelligence et hardiesse. Avec ses grenades, son revolver, sa lampe de poche, son masque à gaz, son porte-cartes et ses jumelles, entouré de ses fidèles, qui détiennent entre leurs mains une extraordinaire puissance de feu, ce lieutenant-là, admirablement adapté à sa mission, est devenu un homme dangereux pour l'adversaire, ne serait-ce que parce qu'il est capable d'entrer à nouveau physiquement en contact avec lui. Le cercle vicieux est brisé. Plus personne n'aurait l'idée d'appliquer à ces soldats l'épithète de chair à canon. "Lorsque j'observe comment ils parviennent, sans bruit, à se frayer des trouées dans les barbelés, à creuser des paliers d'assaut, à comparer la luminosité des différentes heures de la journée, à trouver le nord en observant les étoiles, alors j’acquiers une connaissance nouvelle: voilà l'homme nouveau, l'homme du génie d'assaut, la meilleure sélection d'hommes d'Europe centrale. C'est une toute nouvelle race, intelligente, forte et animé d'une terrible volonté" (Kampf als inneres Erlebnis, V, 76).
Cependant Jünger ne peut se défendre du sentiment que ce magnifique soldat ne fait pas la guerre qui devrait être la sienne et que les formes surannées qui oblitèrent encore ce conflit l'empêchent de donner sa pleine mesure. "Il nous semble absurde aujourd'hui que la volonté guerrière utilise presque exclusivement le gigantesque appareil technique dont elle dispose pour accroître le feu, tandis que le mouvement dans le combat est dû essentiellement à l'énergie primitive, à la force musculaire de l'homme et du cheval" (Feuer und Bewegung, V, 118). Le moteur doit partir à la conquête de l'avant, il doit préparer, accompagner, soutenir l'effort du Stoßtrupp. "Voilà pourquoi le moment où les premières voitures blindées mues par moteur ont fait leur apparition devant les positions allemandes sur le front de la Somme, est un moment très important dans l'histoire des techniques de guerre" (Ibid., 119). Aux yeux de Jünger, les dernières années de la première guerre mondiale ne représentent toutefois qu'un stade hybride et intermédiaire de l'évolution qui doit conduire aux nouvelles formes tactiques d'une guerre régénérée. "Vu sous cet angle, la guerre mondiale apparaît comme un gigantesque fragment, auquel chacun des nouveaux Etats industrialisés a apporté sa contribution. Son caractère fragmentaire réside en ceci, que la technique pouvait bel et bien détruire les formes traditionnelles de la guerre, mais qu'elle ne pouvait par elle-même que susciter une nouvelle vision de la guerre, sans pour autant pouvoir la concrétiser" (Ibid., 120-121).
Lors de leur offensive de Picardie, qui débute le 21 mars 1918 et à laquelle Jünger prend part, les Allemands mettent en œuvre des moyens formidables, tant en artillerie qu'en hommes, et parviennent à percer sur le front anglais. Mais les stratèges n'ont pas prévu que l'avance initiale pourrait être, dans certains secteurs, aussi rapide, entraînant une conséquence fatale. "Peu avant la lisière du village, notre propre artillerie nous a canardés, car, têtue et figée, elle continuait à pilonner le même point. Un gros obus tomba au beau milieu du chemin et déchiqueta quatre des nôtres. Les autres s'enfuirent. Comme je l'ai entendu plus tard, l'artillerie avait reçu l'ordre de continuer à tirer en réglant la hausse au maximum. Cet ordre incompréhensible nous a privé des fruits de la victoire. En serrant les dents, nous avons dû nous arrêter devant le mur de feu" (Stahlgewitter, I, 261). Si les Allemands avaient pu continuer sur la même lancée, et amener rapidement suffisamment de renforts, ils auraient alors pu exploiter leur percée. "Si, à ce moment, une masse de cavalerie avait été lancée en terrain libre, il est probable que la bataille aurait pris une toute autre tournure", écrit le Colonel Lucas dans son Evolution des idées tactiques en France et en Allemagne pendant la guerre de 1914-1918 (Paris, 1932, p. 236).
Bien entendu, raisonner encore en termes de cavalerie dans ce stade ultime de la guerre peut paraître anachronique, alors que le tank existe déjà et est techniquement capable de remplacer, potentiellement, le cheval. Mais entre la possession d'un moyen technique, d'ailleurs encore dans les limbes chez les Allemands, et son utilisation rationnelle sur le terrain, il existe un véritable fossé. Si la nouvelle image de la guerre se superpose parfois à l'ancienne, elle est loin toutefois de l'avoir effacée. Dans ce stade intermédiaire, la guerre a pris une accélération qui lui est propre et trop souvent les états-majors, au lieu de modeler l'événement, doivent se contenter de l'avaliser, les ‘instructions’ qu'ils publient (cela est particulièrement frappant du côté français) étant souvent dépassées lorsqu'elles parviennent aux échelons d'exécution. Les esprits ont mis des années pour esquisser une solution technique originale qui permette le rétablissement du mouvement et la possibilité d'échapper au feu.
Dans un livre brillant, qui pourrait bien avoir exercé une certaine influence sur Jünger, Kritik des Weltkrieges. Das Erbe Moltkes und Schlieffens im großen Kriege (Leipzig, 1920), H. Ritter écrit, p. 64: "Par ailleurs, la construction de ce moyen de combat moderne et technique qu'est le tank ou voiture blindée, constitue un point sombre dans la question des armements de l'armée allemande de terre. Ce n'est pas l'industrie allemande qui en est responsable, je préfère le dire tout de suite. D'abord, le tank a été trop longtemps considéré par l'OHL comme une sorte de jouet technique, comme un instrument destiné à n'effrayer que les benêts, qui, une fois dépouillé des effets moraux qu'il provoque, n'est plus qu'un monstre inoffensif, que le soldat allemand, aux nerfs solides, mate comme ses ancêtres les Germains avaient maté les lions que les Romains lâchaient sur eux en les tuant à coups de gourdin. Tout les succès remporté par cette arme (...) ont été minimisés par une explication stéréotypée : Frayeur provoquée par les blindés. Même encore pendant l'été 1918. Ce n'était ni plus ni moins qu'une calamiteuse rechute dans le rejet de la technique, typique de l'avant-guerre". Formé sur le terrain à la dure école du feu, Jünger n'a que faire d'une tradition d'école. Résolument moderne, il a compris que le combattant livré à la technique, plus exactement au feu engendré par la technique, n'échapperait à ce dernier également que par la technique. Il imagine alors quel emploi on pourrait faire de la machine polyvalente capable de s'imposer sur le terrain, et dont l'appui permettra à l'infanterie de retrouver sa liberté de manœuvre. "Malgré tout, l'idée du tank est l'idée la plus importante qui ait germé au cours de cette guerre pourtant si riche en inventions, même si cette arme n'a pas été pleinement exploitée au cours de ce conflit-là. Avec lui, c'est une grande question qui a préoccupé tous les peuples belligérants depuis la plus haute antiquité qui trouve sa solution, d'une manière simple et moderne. Le mouvement, l'efficacité et la couverture sont unis en lui (...), voilà pourquoi il, ou plutôt une meilleure concrétisation du concept qu'il représente, doit devenir l'instrument décisif de la bataille de demain, dont toutes les autres armes ne seront plus que les accompagnatrices (...). C'est pourquoi on peut admettre avec certitude que la prochaine guerre déjà se déroulera dans une forme abrégée et furieuse, correspondant au rythme de la machine. Il ne nous restera même plus assez de temps pour nous barricader à long terme et pour amasser de grandes quantités de matériels, ce qui sera un bien pour les deux parties" (Wäldchen 125, op. cit., 119).
Au char rampant viendra s'ajouter le char volant (le chasseur-bombardier qui interviendra directement dans la bataille comme soutien de l'infanterie et des chars). Alors seulement, avec la restauration du mouvement introduite grâce à ces moyens mécaniques, on éliminera la surestimation maladive de l'artillerie et la guerre retrouvera sa respiration. A grands traits, clairs et précis, dans une perspective exacte, Jünger esquisse les formes d'une guerre nouvelle qui ne va pas tarder à éclater. Il a su en discerner les éléments constitutifs : le char, l'avion, une nouvelle attribution au rôle de l'infanterie et de l'artillerie, l'importance des transmissions, le poids de la bataille décisive. Ce qui frappe dans cette vision de 1918 (mais certainement corrigée et amplifiée après la guerre), livrée dans Wäldchen 125, c'est qu'elle se détache nettement, ne serait-ce que par la clarté du dessin, de la plupart des travaux (si l'on excepte ceux de Guderian), publiés alors en Allemagne. Par son propos, Jünger se rapproche de ses anciens adversaires britanniques, ceux-là même pour lesquels il avait, durant toute la guerre, nourri la plus haute estime et qui devaient, dans la sphère de la pensée militaire, produire des Swinton, Martel, Fuller et Lidell Hart.
Paradoxalement, il ne sera pas donné à Jünger d'assister directement, lors de la campagne de France de 1940, à la mise en application du binôme char-avion et à vérifier, en première ligne, les effets de leur intervention. C'est dire qu'une lecture tactique de Routes et jardins, comme on a pu la faire pour Orages d'acier, Le Boqueteau 125 et, bien entendu, Feu et mouvement, n'est pas possible. Car la guerre que livre désormais Jünger est une autre guerre, assez loin du feu, celle de l'infanterie en marche dont seuls les éléments avancés sont en contact avec l'ennemi. Par une ironie du sort, le partisan inconditionnel du moteur, cheminera sur les routes de France, à cheval ou à pied et il ne percevra de la bataille que ce qu'elle rejette: blessés, réfugiés, prisonniers, barricades détruites, chars calcinés à l'odeur de cadavre. Rien peut-être n'évoque mieux la différence de la situation vécue par Jünger entre la première guerre mondiale et ce début de la seconde que cette notation évoquant la décoration qui lui a été décernée pour avoir sauvé un soldat: "A l'époque, on m'octroyait les plus hautes décorations pour avoir tué des ennemis, aujourd'hui on m'octroie un petit ruban pour un sauvetage" (Gärten und Straßen, II, 196).
Cantonné à la lisière de la mêlée, il s'adonne non sans volupté à ce qu'il appelle une promenade tactique. La voie est libre, le rêve est réalisé, à droite et à gauche les jardins, devant, la route : sur terre et dans le ciel la machine a frayé le chemin à l'infanterie : "Ce matin, nouvelle chevauchée dans les champs magnifiques, pour aller discuter de nos nouvelles expériences dans les combats offensifs. Nous pouvons désormais progresser comme l'avions rêvé en 1918" (Ibid., 160). Dans cet espace vide d'ennemis, dans lequel il est si facile de progresser, de sombres pressentiments l'assaillent toutefois. En octobre 1943, il note : "(...) tout comme lors de notre avance à travers la France en 1940, ce sont moins les visions du présent qui m'effrayent que la préscience des anéantissements futurs, que l'on devine dans ces espaces vides de toute présence humaine" (2. Pariser Tagebuch, III, 186).
C'est certainement pour une bonne part ce sentiment de liberté tactique retrouvé qui confère son caractère exaltant à Jardins et Routes. Quoi de plus fascinant en effet que les récits ou journaux de guerre relatant l'avance d'une armée, alors que devant elle l'adversaire à cédé ou est en train de le faire. 1800, 1805, 1809, la littérature guerrière de l'époque napoléonienne nous offre une vaste gamme d'œuvres qui font passer dans leurs pages ce que l'on pourrait nommer la griserie de l'avance. Plus tard, cette griserie se retrouve dans les ouvrages des combattants prussiens de 1866 et, a fortiori, des soldats allemands de 1870-1871. Et ce n'est pas tout à fait un hasard si la campagne de France évoquée par Jünger nous renvoie, par ses images mêmes, à celle d'août-septembre 1870. Même soleil éclatant, même nature généreuse dans l'épanouissement de l'été, mêmes lieux traversés, même climat euphorique engendré par le sentiment d'une victoire qui ne peut plus échapper. Sur la route de Douchy, Jünger retrouve les fameux peupliers qui sont inséparables du paysage de la bataille de Sedan, et il avance sur la route où Bismarck attendit Napoléon III. A peu près au même endroit, son officier de ravitaillement évoque son grand-père qui a combattu ici. A Laon, dans un souterrain de la citadelle, il découvre la plaque commémorant le sous-officier qui fit sauter la poudrière et dans le village de Tallons, où il passe la nuit, le tiroir est encore tapissé avec un journal de 1875. Sans cesse les lieux le ramènent à ces anciens champs de bataille, et pas seulement les lieux, les gens aussi qui, en regardant passer l'infanterie allemande, ont le sentiment de revivre quelque chose de connu et d'ancien. Un paysan à Traimont, un vieillard à Toulis, lui racontent que c'est la troisième fois qu'ils voient déferler les Allemands. Mais à aucun instant le lecteur ne songe à la première guerre mondiale (ou alors tout au plus à l'été 1914) en raison du rythme qui est propre à cette guerre. A chaque fois que je lis Jardins et Routes, j'ai le sentiment de suivre un protagoniste qui fait, en même temps que celle de 1940, une autre guerre. La plupart des scènes décrites par Jünger pourraient s'insérer, sans qu'on décèle la moindre rupture, dans les journaux, lettres et souvenirs que nous ont laissés les hommes de 1870, du moins jusqu'à l'investissement de Paris. Par exemple le rituel du logement, avec ses notables qui reçoivent au mieux l'officier qu'ils sont contraints d'héberger, la bonne bouteille que l'on débouche, les propos que l'on échange, l'estime mutuelle qui s'établit entre vainqueur et vaincu, si ce n'est, parfois, une haine coriace. Tout cela est à proprement parler d'un autre temps. Cette population française, ces prisonniers français, tels que Jünger les voit et les éprouve, tenteraient à démontrer que la France n'a guère changé en 70 ans, que c'est le même pays qui sombre dans la même défaite. Lorsque Jünger tente d'expliquer à des officiers capturés le triomphe de l'Allemagne par la victoire du Travailleur, il a le sentiment qu'ils ne le comprennent pas. Et pour cause ! La France profonde est encore ce qu'elle était en 1870, peuplée de paysans, de notaires et de bistroquets qui continuent à confondre le chassepot et le Panzerkampfwagen II.
Progressivement, la guerre évolue vers d'autres dimensions, et si elle se transforme, c'est peut-être aussi parce que le protagoniste Jünger, comme il le laisse entendre, se transforme lui-même. Lorsque, dans le Caucase (1942), un ricochet le contraint de s'abriter, il relève: "Dans de telles situations, ce qui me frappe c'est le côté mi-comique, mi-fâcheux. L'âge et, bien plus encore, la situation, dans laquelle on trouve que de telles choses sont stimulantes, pour ensuite s'efforcer d'en remettre, est bien derrière moi" (Notes caucasiennes, II, 472). Quinze jours plus tard, le soir de la Saint Sylvestre, il prend congé de cette guerre et des méthodes politico-militaires qu'elle implique. "Un dégoût me prend, devant les uniformes, les épaulettes, les décorations, les armes, dont j'ai tant aimé l'éclat. La vieille chevalerie est morte; les guerres sont désormais menées par des techniciens" (Ibid., 493). En effet, tout a changé, à commencer par la situation personnelle de Jünger. Il n'est plus le Lieutenant des Stoßtruppen modelé par l'enfer du feu, ni le Capitaine qui, sur les routes, et entre les jardins, participe à la seconde représentation d'une guerre qui a connu sa première au XIXè siècle. Luzi, le penseur de la technique appliquée à la guerre, se sent abandonné par elle et lui, le théoricien de la machine, de cette machine destinée à produire mouvement et feu, il s'aperçoit que, transplanté dans un événement insolite, elle sert désormais à des fins insoupçonnées. Alors qu'en 1919, il concevait une machine qui tenait son efficacité de l'homme, il s'aperçoit maintenant qu'elle le domine et l'engloutit totalement, moralement et physiquement. "On s'aperçoit clairement désormais combien la technique a pénétré dans le domaine de la morale. L'homme se sent imbriqué dans une immense machine, à laquelle il n'y a aucun échappatoire" (Ibid., 496). En lisant ces pages, on a le sentiment d'assister à la fin d'une passion. Jünger se détourne de la machine, reine du champ de bataille, dont il s'était fait le thuriféraire. C'est comme si une cassure s'était produite, quelque part en France, dans la guerre mélancolique, et désuète, au niveau où il l'a vécue, de Jardins et routes.
Les procédés militaires mis en œuvre en Russie désorientent visiblement Jünger qui ne parvient plus à tirer une quelconque leçon tactique de cette guerre-là. Il a l'impression d'assister à un jeu incongru, dont les règles lui échappent. Lorsqu'il dirige ses jumelles sur des Russes qui se déplacent dans la neige, il se ressent comme un astronome contemplant une surface lunaire. "L'idée qui me vient : pendant la première guerre mondiale on aurait encore ordonné de tirer sur eux" (Ibid., 478). A ce moment-là, Jünger aura vécu trois guerres, à chaque fois dans des conditions différentes. Il aura été au cœur de la première, qu'il fera avec l'énorme potentiel d'énergie morale et physique qui est sien, passionnément, et sur laquelle il méditera en psychologue et technicien. C'est cette guerre-là qui a été absolument la sienne et c'est pourquoi il est essentiel pour lui de la penser et d'esquisser les rudiments d'une doctrine tactique qui pourra être appliquée dans un nouveau conflit. Toutefois, lorsque celui-ci surviendra, mettant en œuvre les procédés qu'il a pressentis, Jünger demeurera à la lisière de la grande bataille. Quant à ‘sa’ dernière guerre, celle de 1942 en Russie, il n'en est plus que l'observateur distant, avec un statut qui évoque d'ailleurs plus le promeneur du champ de bataille (une tournée des popotes comme aurait dit De Gaulle, mais une tournée des popotes tragique) que l'officier combattant.
Dorénavant, il a atteint ce statut d'observateur qu'il a décrit ultérieurement dans Sgraffiti: "Par exemple, la liberté de l'individu ne peut empêcher que l'Etat l'envoie sur ses champs de bataille. Mais cette liberté peut l'amener à prendre le statut de l'observateur et, ainsi, il met l'Etat à son service, notamment comme organisateur de scènes démesurées" (VII, 427 ss.). De cette dernière guerre, il émane quelque chose d'inquiétant et d'indéterminé qui engendre, "(...) une situation d'ensemble (...) que l'on ne connaissait pas dans les guerres précédentes de notre histoire, une expérience qui correspond à une approche du point zéro absolu". Partout des signes anormaux s'accumulent. C'est d'abord la steppe qui attaque l'esprit, c'est la pesanteur du grand espace qui paralyse les énergies, ce sont des rumeurs de massacres qui sourdent, c'est, dans un abri, un premier lieutenant qui, sans raison apparente, fond en larmes. Toutes les délimitations classiques sont brouillées, voire effacées. Un Russe, qui a marché sur une mine, a les deux jambes sectionnées. On trouve sur lui quelques détonateurs. Il est aussitôt fusillé. Bestialité ? Humanité ? Partout un désordre subtil s'est instauré. La perspective classique est distordue. Au sommet, des gens qui n'entendent rien à la conduite de la guerre, dilapident les forces de l'armée dans des attaques simultanées, condamnées d'avance car trop nombreuses: Caucase, Leningrad, Stalingrad, Egypte. "(...) Clausewitz se retournerait dans sa tombe". Quant aux généraux, ils sont devenus ce que cette guerre les a faits. "Comme Tchitchikoff dans Les âmes mortes, chez les propriétaires terriens, je circule ici parmi les généraux et j'observe aussi leur transformation en ‘travailleurs’. L'espoir de voir cette caste se transformer en un phénomène d'ordre syllanique voire napoléonien, il faut l'abandonner. Ils sont devenus des spécialistes dans le domaine de la technique du commandement et, comme le premier venu que l'on installe devant une machine, ils sont remplaçables et interchangeables" (477).
De l'avion qui le ramène à Kiev, le 9 janvier 1943, Jünger observe le paysage. "Sur les routes, on voyait de fortes colonnes qui refluaient". A mille pieds d'altitude, il prend congé de cette guerre lourde déjà de la défaite et qu'il a traversée comme un étranger. Un univers le sépare déjà de celle qu'il a faite sur les routes de France et des années-lumières des combats de Picardie qui lui valurent l'Ordre suprême Pour le Mérite qui, à cet instant-là, dans l'aube sale de l'hiver russe, paraît lui avoir été décerné par des hommes d'une espèce définitivement éteinte, pour des actes devenus incompréhensibles, parce que, précisément engendrés par une guerre qui permettait encore l'héroïsme. Mais Jünger va vivre encore un autre type de guerre, non plus celle (active) du Frontkämpfer ou celle de l'observateur en première ligne, mais celle du vainqueur mué en occupant, dans une métropole étrangère et qui goûte au breuvage amer des servitudes et grandeurs militaires. A Paris, sur l'Avenue Wagram, il exerce une compagnie au maniement d'armes; il assiste comme témoin à l'exécution d'un déserteur; officier de service, il veille à l'incarcération de soldats ivres et de prostituées ou supervise le service de censure. Ce sont là en effet des tâches quotidiennes d'un Capitaine. Mais Jünger n'est pas un capitaine banal. Le haut ordre dont il est porteur ou la signification de son œuvre (pour certains plutôt le premier, pour d'autres plutôt la seconde), ou plus simplement sa séduction intellectuelle lui donnent accès aux sphères supérieures du commandement en France, lui permettant de jeter un regard sur le système des coordonnées de l'emploi de la violence.
Puis, soldat démobilisé, il subira dans sa propre patrie une guerre au rythme imposé par l'ennemi dont il assistera à l'approche et à l'arrivée, sans d'ailleurs que ce nouveau statut marque une différence avec l'ancien. "Comme la guerre est devenue désormais omniprésente, cela signifie à peine un changement" relève-t-il le 27 octobre 1944, le jour où il quitte l'armée. A partir de l'hiver 1942, un nouveau type de production de feu, un nouveau phénomène de destruction va faire irruption dans la vie de Jünger dont les Journaux relatent minutieusement les manifestations et enregistrent l'ampleur sans cesse croissante. La Première Guerre mondiale avait consacré l'apothéose d'un feu linéaire et statique d'une formidable densité mais dont la profondeur était nécessairement réduite car elle correspondait à la portée, relativement limitée, des pièces. En 1940, le feu, porté ou tracté par des moyens mécaniques, se déplace, se concentre sur des points à détruire puis poursuit son avance. Mais, parallèlement, se développe une autre technique, celle du feu céleste, du feu transporté par des moyens aériens loin sur les arrières de l'ennemi, pour pilonner ses centres industriels, ses voies de communication et, dans une escalade tragique, annihiler ses villes et ses populations.
Lorsque Jünger percevra pour la première fois ce nouveau phénomène, il ne parviendra pas à l'interpréter correctement, tant il est vrai que même l'esprit le plus attentif aux mutations de la technique peut parfois se laisser surprendre lorsque, soudain, elles deviennent réalité. "Ce soir avec Abt, qui était Fahnenjunker (aspirant) avec Friedrich Georg, près de Ramponneau. Après le repas, nous avons entendu un bruit qui me rappelait celui d'une explosion; (...) Lorsque nous avons entendu encore d'autres grondements, nous avons cru qu'il s'agissait d'un de ces orages de printemps, qui ne sont pas rares en cette saison. Lorsqu'Abt demanda au serveur s'il pleuvait déjà, il lui répondit par un sourire discret : Messieurs les convives, vous prenez cela pour un orage, mais je serais plutôt tenter de croire qu'il s'agit de bombes" (I, 327). Le fait que ce soit un garçon de café parisien qui, en cette soirée du 3 mars 1942, explique à un guerrier allemand, à l'auteur précisément de Feu et mouvement, que le bruit qu'il entend n'est pas celui d'un orage, mais d'un bombardement aérien, n'est pas dépourvu d'ironie.
"Le feu était décor de l'époque", note Jünger qui, rentré chez lui, perçoit longtemps encore le feu de la défense anti-aérienne. Toutefois bientôt ces attaques, bien qu'appartenant encore à l'ordre du spectacle, se feront encore de plus en plus massives. "Dans l'avant-midi, la ville a été survolée par trois cents appareils : j'ai vu le feu de la DCA sur la plate-forme du Majestic. Ces survols nous offrent un très grand spectacle : on ressent dans le lointain une puissance titanesque" (II, 129). En France, puis en Allemagne, Jünger aura tout loisir d'observer le fonctionnement de la redoutable machine, de ce char de guerre titanesque qui produit sur lui (et dès lors il sera de moins en moins question de spectacle) une impression de puissance démesurée, issue de sphères démoniaques. "Malgré que [les canonniers de la DCA] aient quelques fois fait mouche, les essaims [de bombardiers] ont poursuivi leur course, sans dévier ni vers la droite ni vers la gauche, et c'est justement cette ligne droite de leur mouvement qui éveillait l'impression d'une force effrayante (...). Le spectacle portait sur lui les deux grands traits majeurs de notre vie et de notre monde : l'ordre discipliné, rigoureux et constant, d'une part, et le déchaînement de l'élémentaire, d'autre part" (III, 159-160). Et ailleurs : "Ces escadres suscitent aussi l'impression, en poursuivant leur chemin sans se laisser distraire, même quand au beau milieu de cet essaim des appareils explosent ou s'enflamment, d'être plus puissants dans le simple fait de leur progression que dans le lancement des bombes elles-mêmes. On y voit parfaitement la volonté de détruire, même au prix de leur propre anéantissement. C'est là un trait démoniaque" (III, 329).
Avec l'utilisation de ce nouveau moyen technique, les règles élémentaires de la destruction se trouvent changées et c'est une nouvelle mappemonde de la mort qui s'offre à l'observateur. "L'attaque sur Hambourg constitue en cette matière un événement premier en Europe, événement qui se soustrait aux statistiques démographiques. Les offices de l'état civil sont désormais incapables de faire connaître le nombre exact de personnes qui ont péri. Les victimes sont mortes comme des poissons ou des sauterelles, en dehors de l'histoire, dans la zone de l'élémentaire, dans cette zone qui, précisément, ne connaît pas de registre" (III, 129). Dans la mesure où désormais le feu a acquis un caractère universel et peut surgir n'importe où et n'importe quand, la situation du combattant et du civil s'en trouve profondément modifiée. La distinction faite durant la première guerre mondiale entre ceux de l'avant et ceux de l'arrière perd son sens. C'est ainsi que depuis une terrasse de restaurant, un verre de bourgogne à la main, un officier observera le cheminement d'une armada aérienne ennemie qui, dans quelques secondes, déversera des tonnes d'explosifs sur son objectif ou qu'une ménagère pourra en suspendant sa lessive dans son jardin, contempler l'anéantissement d'une ville située à une dizaine de kilomètres. Mais il suffit qu'une bombe soit jetée une seconde trop tôt pour que le restaurant prenne l'aspect d'un abri détruit de la première guerre ou que le jardin de la ménagère soit transformé en un cratère fumant. Dorénavant la mort (comme le spectacle qui la précède) est devenue un bien commun à tous. "Après le vide connu des champs de bataille, nous entrons dans un théâtre de guerre avec beaucoup plus de scènes visibles. Ainsi, aux grandes batailles aériennes, des centaines de milliers voire même des millions de spectateurs prennent part" (III, 257).
Ce que Jünger a pressenti en Russie se confirme chaque jour à ses yeux. Le triomphe de la technique instaure un "carnage sans intérêt, un carnage automatique" (dont il fait remonter les débuts à la Guerre de Crimée) scellant en même temps la faillite et l'extinction de toute une caste militaire. A partir de Moltke l'Ancien, la texture morale de l'état-major prussien qui "s'est toujours plus tourné vers le culte pur de l'énergie", se modifie et un nouveau type d'officier remplace l'ancien. "De tels esprits ne connaissent que convertir et organiser, alors qu'il a toujours quelque chose d'autre qui en est la condition première, quelque chose d'organique" (III, 71). Les généraux qui ont tenté de s'opposer à l'évolution de la technique, souvent d'ailleurs en dépit du bon sens, pour demeurer fidèles aux procédés et aux valeurs d'une guerre classique, ont été balayés. "La situation se décrit au départ d'un paradoxe: la caste des guerriers souhaite certes conserver la guerre, mais dans une forme archaïque. Aujourd'hui, ce sont des techniciens qui la gèrent" (III, 252).
Les conditions de la guerre moderne ont eu pour effet de détruire, en dissociant ce qui ne devait pas l'être, un certain type organique de général. "Les généraux sont pour la plupart énergiques et stupides, c'est-à-dire de cette intelligence active et disponible que l'on trouve chez les bons téléphonistes; les masses quant à elles les admirent stupidement. Ou bien ces généraux sont cultivés, ce qui est aux dépens de la brutalité inhérente à leur métier. C'est pourquoi il y a toujours quelque part un défaut, soit un manque de volonté soit un manque de discernement. Très rarement on trouve l'union de la force active et de la culture, comme chez César ou Sylla ou, à l'époque contemporaine, chez Scharnhorst ou le Prince Eugène. C'est pour ces raisons que les généraux sont le plus souvent de simples hommes de main, dont on se sert" (III, 283). Alors que le général cultivé (et l'on songe au beau livre d'Erich Weniger) est condamné au silence et à l'impuissance, ce sont les techniciens-exécutants qui s'affirment partout, leur manque de courage, compris dans un sens large, étant inversement proportionnel à leur brutalité. Ecoutant à la radio le serment de loyauté que les maréchaux de l'armée adressent à Hitler le 23 mai 1944, Jünger songe au mot de Gambetta: " Avez-vous jamais vu un général courageux ?", ajoutant aussitôt, avec une sorte de rage intérieure: "Le moindre petit journaliste, la moindre femme d'ouvrier produit plus de courage. La sélection s'opère par la capacité à se taire et à exécuter des ordres; à cela s'ajoute ensuite la sénilité" (III, 278).
A mesure que la guerre s'intensifie, et que par conséquent sa technicisation s'amplifie, les signes inquiétants, qui attestent d'un dérèglement général, s'accumulent. Par les récits qu'on lui fait, par les photos qu'on lui soumet, l'image des dépiauteurs se précise pour Jünger. Toujours plus nombreux lui parviennent les récits d'exécutions sommaires de déserteurs de la Wehrmacht, qui ont lieu dans des conditions dégradantes, et le problème de l'exécution des otages français se situe au centre de ses préoccupations. Quant à l'armée elle-même, elle subit des mutations inattendues, à l'image du temps. Un jour, à Sissonne, Jünger se retrouve au milieu de soldats étrangers vêtus d'uniformes allemands, "sur leur manche, bien en exergue, l'insigne indiquant leur origine: c'est une mosquée avec deux minarets avec, en dessous, l'inscription Biz Allah Bilen Turkistan". Dans ce terrain mouvant, truffé de chausse-trappes, il finit par développer un sixième sens pour détecter les officiers qui sont ‘du bon côté’ et ceux qui, au contraire, ne sont que les exécutants (ou les thuriféraires) de l'inhumaine tactique. "Savoir si celui que l'on rencontre est un homme ou une machine, cela se dévoile dès la première phrase de sa réponse" (III, 260).
C'est pourtant dans cette atmosphère de déliquescence, alors que Jünger n'a plus que quelques mois à passer sous l'uniforme, que l'armée, par l'effet d'une rencontre du hasard, lui envoie comme un dernier salut (auquel il répond au plus profond de lui-même) un salut qui semble venir de très loin, de l'époque de sa première montée au front, avec le Régiment de Fusiliers n°73, du côté d'Orainville en Champagne. Le 7 juin 1944, au lendemain du débarquement, il contemple dans une rue de Paris des chars lourds au repos qui se préparent à monter au front. Il lui est alors encore donné d'entrevoir fugitivement le visage à la fois héroïque, mystique et mélancolique de la guerre qui, depuis 1940, ne s'était plus montré à lui. "Sur le Boulevard de l'Amiral Bruix, des chars lourds fonçaient en ordre de marche vers le front. Les jeunes équipages étaient assis sur les colosses d'acier; il régnait une atmosphère de soirée d'adolescents, avec une joie teintée de tristesse, dont je me souviens très bien. Il y avait comme ce rayonnement qui est toujours très proche de la mort, qui anticipe la mort dans les flammes de la bataille, le rayonnement qui émane de cœurs préparés à cette fin. Quand les machines s'effaçaient à l'horizon, quand disparaissait leur agencement compliqué, elles devenaient tout à coup plus simples, plus sensées, comme le bouclier et la lance sur lesquels s'appuie le hoplite. La manière dont ces garçons étaient assis sur ces blindés, la manière dont ils mangeaient et buvaient, prévenants les uns avec les autres comme des fiancés avant une fête en leur honneur, comme s'il s'agissait d'un repas rituel" (III, 287-288). Pour un bref instant (dans cette sorte de transfiguration vécue par Jünger) le soldat asservi à la technique est redevenu le guerrier authentique qui a renoué avec le long lignage de ses ancêtres. C'est de chez lui, sur sa terre, à Kirchhorst, que Jünger prendra à la tête d'une unité du Volkssturm, définitivement congé de la guerre, le matin du 11 avril 1945. "Dans ce bout de campagne, comme souvent dans la vie, je suis le dernier à posséder encore un pouvoir de commandement. J'ai donné hier le seul ordre possible dans de telles circonstances : occuper les barrages anti-chars et puis les ouvrir dès que les premiers éléments ennemis se pointent" (Kirchhorster Blätter, II, 414). Cet instant est d'ailleurs parfaitement insolite. Le dernier ordre que cet homme, qui dans sa vie a défendu tant de tranchées et en a pris tant d'autres, est un ordre d'abandon, que lui dicte le bon sens. Tout en observant le déferlement mécanique de l'adversaire, il songe qu'il vaut mieux que son fils, que la guerre lui a pris, ne puisse assister à ce spectacle de défaite, qui lui aurait fait trop mal. A travers sa douleur, il lui apparaît qu'une page décisive pour son destin, comme pour celui de l'Allemagne, est voie d'être tournée. "D'une telle défaite, on ne se guérira pas, comme jadis, après Iena ou après Sedan. Elle signifie un tournant dans la vie des peuples, et non seulement innombrables sont ceux qui devront mourir, mais beaucoup de forces qui nous animaient de l'intérieur périront au cours de ce passage" (II, 415). A ce moment-là, Jünger est devenu aussi un observateur distancié qui regarde l'avance de l'ennemi non plus depuis une position de combat mais depuis la fenêtre de sa maison. Ce qui maintenant défile devant ses yeux, n'est plus qu'une parade de poupées dotées de ‘jouets dangereux’, qu'un jeu de soldats-marionnettes, tiré ou même, comme l'indiquent les longues antennes qui se balancent sur les chars et les véhicules blindés, une partie de pêche magique, destinée à capturer le Léviathan. Un ultime avatar dans les guerres d'Ernst Jünger.
Jean-Jacques LANGENDORF
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Texte publié pour la première fois en 1990 dans Der Pfahl, IV, Munich.
Sauf indication contraire, nous citons d'après Ernst Jünger, Werke, vol. I-IX, Stuttgart, s.d.
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mardi, 29 août 2006
Le Droit et le Sacré (de Philippe Chiappini)
Interroger le sacré et sa relation au droit pour mieux comprendre le droit et sa relation à l'homme, voilà l'ambition de cet ouvrage. Cette démarche est justifiée dès lors que l'on fait le constat de la présence du sacré dans le monde.
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lundi, 28 août 2006
Deux soldats français tués en mission en Afghanistan

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D'ANNUNZIO : le dernier poète souverain
Gabriele d'Annunzio (1863-1938), au temps de la "Belle époque", était le seul poète italien connu dans le monde entier. Après la Ière Guerre mondiale, sa gloire est devenue plutôt "muséale", sans doute parce qu'il l'a lui-même voulu. Il devint ainsi "Prince de Montenevoso". Un institut d'État édita ses œuvres complètes en 49 volumes. Surtout, il transforma la Villa Cargnacco, sur les rives du Lac de Garde, en un mausolée tout à fait particulier ("Il Vittoriale degli Italiani") qui, après la Seconde Guerre mondiale, a attiré plus de touristes que ses livres de lecteurs. En Allemagne, d'Annunzio a dû être tiré de l'oubli en 1988 par l’éditeur non-conformiste de Munich, Matthes & Seitz, et par un volume de la célèbre collection de monographies "rororo". Aujourd'hui, coup de théâtre, un volume collectif rédigé par des philosophes et des philologues nous confirme que le grand "décadent" a sans doute été le "dernier poète-souverain de l'histoire". À quel autre écrivain pourrait-on donner ce titre ?
Le "modèle de Fiume" pour toute l'Italie
La ville et le port adriatique de Fiume (en croate "Rijeka", en allemand "Sankt-Veit am Flaum") était peuplée à 50% d'Italiens à l'époque. Les conférences parisiennes des vainqueurs de la Ière Guerre mondiale avaient réussi à faire de cette cité une pomme de discorde entre l'Italie et la nouvelle Yougoslavie. Le Traité secret de Londres, qui envisageait de récompenser largement l'Italie pour son entrée en guerre en lui octroyant des territoires dans les Balkans, en Afrique et en Europe centrale, n'avait pas évoqué Fiume. Le Président Wilson n'avait pas envie d’abandonner à l'Italie l'Istrie et la Dalmatie. Après l'effondrement de l'Autriche-Hongrie, une assemblée populaire proclame à Fiume le rattachement à l'Italie. Des troupes envoyées par plusieurs nations alliées prennent position dans la ville. Des soldats et des civils italiens abattent une douzaine de soldats français issus de régiments coloniaux annamites (Vietnam). Aussitôt le Conseil Interallié ordonne le repli du régiment de grenadiers sardes, seule troupe italienne présente dans la cité. Ce régiment se retire à Ronchi près de Trieste. Là, quelques officiers demandent au héros de guerre d'Annunzio de les ramener à Fiume. Le 12 septembre 1919, d'Annunzio pénètre dans la ville à la tête d'un corps franc. Le soir même, le "Comando", avec le poète comme "Comandante in capo", prend le contrôle de la ville. Les Anglais et les Américains se retirent. D'Annunzio attend en vain l'arrivée de "combattants, d'arditi, de volontaires et de futuristes" pour transporter le "modèle de Fiume" dans toute l'Italie.
Des festivités et des chorégraphies de masse, des actions et des coups de force symboliques rendent Fiume célèbre. D'Annunzio voulait même débaptiser la ville et la nommer Olocausta (de "holocauste", dans le sens premier de "sacrifice par le feu"). Sur le plan de la politique étrangère, le commandement de Fiume annonce dans son programme l'alliance de la nouvelle entité politique avec tous les peuples opprimés, surtout avec les adversaires du royaume grand-serbe et yougoslave. L'entité étatique prend le nom de "Reggenza Italiana del Carnaro" et se donne une constitution absolument non conventionnelle, la "Carta del Carnaro". Son mot d'ordre est annoncé d'emblée : «Si spiritus pro nobis, quis contra nos?» (Si l'esprit est avec nous, qui est contre nous ?). Le Premier ministre italien de l'époque était Giovanni Giolitti, âgé de 78 ans. Sous son égide, l'Italie et la nouvelle Yougoslavie s'unissent par le Traité de Rapallo. Avant qu'il ne soit ratifié, le héros de la guerre aérienne, Guido Keller, jette sur le parlement de Rome un pot de chambre, rempli de navets et accompagné d'un message sur les événements. Rien n'y fit. L'Italie attaque Fiume par terre et par mer. C'est le "Noël de Sang" ("Il Natale di Sangue"). Le régime de d'Annunzio prend fin, après quinze mois d'existence.
D'Annunzio et la guerre conventionnelle
Le volume collectif qui vient de paraître en Allemagne n'est pas simplement une histoire de Fiume sous le "Comandante". La préoccupation des auteurs a été bien davantage d'expliquer les événements de Fiume à la lumière des nouvelles formes "non-conventionnelles" de guerre et de propagande, nées de la Première Guerre mondiale (par "non-conventionnel", on entend ici le non respect de la séparation entre combattants et non combattants, entre guerre et paix). Dans les nouvelles technologies de la vitesse (l'avion, la vedette lance-torpilles, les troupes d'assaut), dans les médias (le cinéma) et l'art de la propagande, d'Annunzio était d'une façon ou d'une autre impliqué. Ou en était carrément l’initiateur. En tant qu'aviateur, que commandant de vedettes lance-torpilles, qu'orateur et harangueur, le héros de la Ière Guerre mondiale, couvert de décorations, élevé au grade de lieutenant-colonel, décidait lui-même des missions qu'il allait accomplir. Le philologue Siegert, dans sa contribution («L'ombra della macchina alata»), étudie la renovatio imperii voulue par d'Annunzio à la lumière de l'histoire de la guerre aérienne entre 1909 et 1940, depuis la journée du vol aérien de Brescia jusqu'à la mort de Balbo.
La domination des airs, selon les théories du Général Giulio Douhet, paralysait l'adversaire en détruisant sa logistique. Douhet ne connaissait pas la différence entre l'armée et la population civile, la guerre aérienne réduisant tous les traités à des "chiffons de papier sans valeur". Ou, comme le formulait Sir Arthur Harris, commandant des flottes de bombardiers britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale, dans son ouvrage de 1947, Bomber Offensive : «En droit international, on peut toujours argumenter pro et contra, mais quand on met en œuvre l'arme aérienne, alors il n'y a plus du tout de droit intemational». Siegert écrit : «Ce que l'on appelle la target area bombing fonde une nouvelle époque de l'histoire de l’Être. Des choses comme les humains ne sont plus du tout les objets d'une intentio recta, mais les contenus contingents d'un espace standardisé à détruire sur lesquels circulent des objectifs aléatoires». Pendant la guerre, d'Annunzio a survolé Vienne, sur laquelle il a lancé des tracts où il était écrit qu'ils auraient pu être des bombes. Cette action confirmait la possibilité d'une guerre aérienne à outrance et constituait une opération de propagande destinée à frapper l'imagination des Viennois.
Pendant la Seconde Guerre mondiale également, les sociologues affectés au Strategic Bombing Survey du Pentagone n'ont pas seulement considéré les tapis de bombes sur les villes allemandes comme un simple moyen de paralyser l'effort de guerre de l'ennemi mais comme un premier pas vers la rééducation de la population du Reich : ainsi, un pas de plus était franchi dans le processus d'effacement des différences entre guerre et paix. Plus généralement, les théories de la guerre aérienne chez d'Annunzio et chez Douhet, puis chez les praticiens anglo-saxons du bombardement des villes à outrance, permettent de lever les frontières, de lancer des opérations sur l'espace tout entier sans tenir compte d'aucune barrière. L'État national classique devient ainsi caduc et doit en bout de course être remplacé par une forme néo-impériale, par une renovatio imperii sur le modéle de Fiume.
Dans d'autres contributions de ce volume, notamment celle de Friedrich Kittler sur les Arditi (les "téméraires"), version italienne de Sturmtruppen allemandes (dont Jünger fit partie) de la Première Guerre mondiale ou celle de Hans Ulrich Gumbrecht sur les "redentori della vittoria" (les sauveurs de la victoire) nous amènent à porter des réflexions non habituelles sur l'histoire des idées au XXe siècle Le volume contient également une chronologie de la "guerre pour Fiume" et quelques réflexions sur la guerre aérienne telle que la concevaient d'Annunzio et Guido Keller. Enfin, des textes sur la constitution de Fiume et sur le statut de son "armée de libération".
Ludwig VEIT
(texte paru dans Criticon, n°152/1996) Hans-Ulrich GUMBRECHT, Friedrich KITTLER, Bernhard SIEGERT (Hrsg.), Der Dichter als Kommandant. D'Annunzio erobert Fiume, Wilhelm Fink Verlag, München, 1996, 340 p.
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dimanche, 27 août 2006
Theatrum "Bella" : Black Mamba
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XENOPHON : Thrasybule bat les troupes des Trente
Thrasybule, à Phylé, bat les troupes des Trente. Ceux-ci s’emparent d’Eleusis. Thrasybule au Pirée. Bataille de Munychie, ou Critias est tué. Les Trente se réfugient à Eleusis. Lysandre vient à leur secours mais le roi Pausanias réconcilie les deux partis athéniens, qui font serment de n’exercer aucunes représailles l’un contre l’autre (années 404-403 av. J.-C.).

- C’est ainsi que mourut Théramène. Les Trente, désormais sûrs de pouvoir exercer sans crainte leur tyrannie, interdirent l’entrée de la ville à ceux qui n’étaient pas inscrits sur la liste et les évincèrent de leurs domaines pour s’approprier leurs terres, eux et leurs amis. Les malheureux s’enfuyaient-ils au Pirée, on les ramenait à Athènes ; aussi Mégare et Thèbes se remplirent de réfugiés.
- Sur ces entrefaites, Thrasybule partit de Thèbes avec environ 70 hommes et s’empara de la place forte de Phylé. Les Trente accoururent de la ville avec les 3000 et leur cavalerie par un temps magnifique. A peine arrivés, un certain nombre de jeunes gens s’enhardirent à donner l’assaut à la place ; mais ils ne réussirent qu’à se faire blesser inutilement et ils se retirèrent.
- Comme les Trente voulaient investir la place pour la réduire en lui coupant les vivres, la neige tomba en abondance pendant la nuit et la journée du lendemain ; alors, couverts de neige, ils retournèrent en ville, non sans avoir perdu un grand nombre de leurs goujats enlevés par les gens de Phylé.
- Prévoyant que ceux-ci feraient aussi des razzias dans les champs, s’ils n’y plaçaient pas de gardes, ils envoyèrent sur la frontière, à quinze stades environ de Phylé, la garnison lacédémonienne, à l’exception de quelques hommes, et deux tribus de cavaliers. Ces troupes campèrent dans un lieu boisé et gardèrent le pays.
- Mais Thrasybule, qui avait déjà réuni à Phylé près de 700 hommes, se met à leur tête et descend dans la plaine pendant la nuit ; il fait halte à trois ou quatre stades des gardes et ne bouge pas.
- A l’approche du jour, au moment où les ennemis se levaient et s’écartaient de la place d’armes pour se rendre où chacun d’eux avait affaire, et où les palefreniers faisaient du bruit en étrillant leurs chevaux, les gens de Thrasybule, saisissant leurs armes, fondent sur eux au pas de course ; ils en culbutent un certain nombre, puis les mettent tous en fuite et les poursuivent l’espace de six ou sept stades, et ils leur tuent plus de 120 hoplites, et parmi les cavaliers Nicostratos, surnommé le beau, et deux autres, qu’ils avaient surpris encore au lit.
- En revenant, ils dressèrent un trophée et empaquetant les armes et les bagages qu’ils avaient pris, ils regagnèrent Phylée. La cavalerie accourut d’Athènes à la rescousse, mais elle ne vit plus aucun ennemi, et, après avoir attendu que les parents eussent relevé leurs morts, elle s’en retourna à la ville.
- Dès ce moment, les Trente, voyant chanceler leur situation, voulurent s’assurer d’Eleusis, afin d’y trouver un refuge en cas de besoin. Aussi, après avoir donné leurs instructions aux cavaliers, Critias et ses collègues se rendirent à Eleusis. Ils y firent, sous la protection des cavaliers, une revue des habitants, sous prétexte de connaître leur nombre et le renfort qu’il faudrait ajouter à la garnison, et ils ordonnèrent à tout le monde de s’inscrire. Après s’être inscrit, chacun devait sortir par la poterne qui donnait sur la mer. Ils avaient placé les cavaliers sur la plage à droite et à gauche de la poterne, et, au fur et à mesure que les habitants sortaient, les valets des Trente le enchaînaient. Quand ils se furent saisis de tous les habitants, ils ordonnèrent à l’hipparque Lysimachos de les emmener et de les livrer aux Onze.
- Le lendemain, ils convoquèrent à l’Odéon les hoplites qui étaient sur la liste et les cavaliers ; puis Critias se leva et prit la parole : « Citoyens, dit-il, c’est dans votre intérêt tout autant que dans le nôtre que nous organisons le gouvernement. Vous devez donc, comme vous participez aux honneurs, avoir aussi votre part des dangers. Il faut donc que vous votiez la condamnation des habitants d’Eleusis que nous avons rassemblés ici, afin que vous partagiez nos espérances et nos craintes ». Puis il leur indiqua un emplacement où il leur ordonna d’apporter leur vote à découvert.
- Pendant ce temps les gardes lacédémoniens, armés jusqu’aux dents, occupaient la moitié de l’Odéon. Ces mesures furent approuvées aussi par ceux des citoyens qui n’avaient souci que de leur intérêt personnel. A la suite de ces évènements, Thrasybule se mettant à la tête des troupes qu’il avait ramassées à Phylé et qui atteignaient déjà près de 1000 hommes, arrive de nuit au Pirée. Lorsque les Trente en furent informés, ils accoururent aussitôt avec les Laconiens, la cavalerie et les hoplites, et ils prirent la grande route qui mène au Pirée.
- Ceux de Phylée essayèrent d’abord de les repousser : mais comme l’étendue de l’enceinte paraissait demander une grosse garnison et qu’ils étaient encore peu nombreux, ils se concentrèrent sur Munychie. Ceux de la ville, parvenus à la place d’Hippodamos, se rangèrent d’abord en bataille de manière à remplir la route qui mène au temple d’Artémis de Munychie et au Bendidéon ; ils n’avaient pas moins de 50 boucliers de profondeur. Ainsi rangés, ils se mirent à monter.
- Ceux de Phylé remplissaient aussi la route, mais ils n’avaient pas plus de 10 boucliers de profondeur. Il est vrai que derrière ils étaient soutenus par des peltastes, des acontistes armés à la légère après lesquels venaient des frondeurs, et ces gens venus de l’endroit même étaient un sérieux renfort. Pendant que les ennemis avançaient, Thrasybule ordonna aux siens de déposer leurs boucliers ; lui-même déposa le sien tout en gardant ses autres armes, puis se plaçant au milieu d’eux, il leur dit :
- « Citoyens, je veux apprendre aux uns et rappeler aux autres que, parmi ces gens qui s’avancent, ceux qui tiennent l’aile droite sont ceux que vous avez mis en déroute et poursuivis il y a quatre jours, et que ceux qui sont à l’extrémité de l’aile gauche, ceux-là sont les Trente, qui nous ont privés de notre patrie, sans que nous ayons fait aucun mal, qui nous ont chassés de nos maisons, et qui ont proscrit nos amis les plus chers. Ils se trouvent aujourd’hui dans une situation où nous avons toujours souhaité de les voir.
- Car c’est avec des armes que nous bous trouvons en face d’eux, et les dieux, qui les ont vus se saisir de nous à table, dans nos lits ou au marché, ou nous exiler en dépit de notre innocence, en dépit même de notre absence, les dieux combattent aujourd’hui manifestement pour nous. Ils font la tempête dans un ciel serein, quand la tempête peut nous servir, et, quand nous attaquons, malgré notre petit nombre des ennemis nombreux, c’est à nous qu’ils accordent la gloire de dresser des trophées.
- Aujourd’hui encore ils nous ont amenés sur une position où nos adversaires ne pourront lancer ni traits ni javelots par-dessus leurs premiers rangs, à cause de l’escarpement qu’ils ont à gravir, au lieu que nous, lançant nos piques, nos javelots et nos pierres en contre-bas, nous les atteindrons et en blesserons un grand nombre.
- On aurait pu croire qu’il nous faudrait combattre avec les premiers rangs à armes égales ; mais si vous lancez vos traits avec entrain, comme il convient, tous vos coups porteront sur ces gens dont la route est remplie, et, pour s’en protéger, ils se cacherons constamment sous leurs boucliers, en sorte que nous pourrons frapper où nous voudrons, comme sur des aveugles, puis fondre sur eux et les mettre en fuite.
- Maintenant, camarades, il faut que chacun de vous se persuade de la victoire. Or cette victoire, si Dieu le veut, nous rendra notre patrie, nos maisons, notre liberté, nos honneurs, nos enfants, si nous en avons, et nos femmes. Bienheureux en vérité ceux de nous qui après la victoire verront le plus agréable des jours ! Heureux aussi ceux qui mourront ! Jamais homme, si riche qu’il soit, n’obtiendra un monument si glorieux. Moi, j’entonnerai le péan, quand le moment sera venu, et quand nous aurons invoqué Enyalios (1), tous alors, d’un même cœur, vengeons sur ces gens-là les outrages qu’ils nous ont faits. »
- Cela dit, il se retourna face à l’ennemi et resta en repos ; car le devin avait recommandé aux hommes de ne pas attaquer avant que l’un d’eux eût été tué ou blessé. « Mais aussitôt après, dit-il, nous vous conduirons. Suivez-nous, et vous obtiendrez la victoire, et moi, la mort, je le pressens. »
- Il ne se trompait pas ; car quand ils eurent repris leurs armes, il bondit le premier hors des rangs, comme s’il eût été poussé par le destin, fondit sur les ennemis et fut tué. Il est enterré au gué de Céphise. Les autres furent vainqueurs et poursuivirent l’ennemi jusqu’à la plaine. Dans ce combat périrent deux des Trente, Critias et Hippomachos, un des dix archontes du Pirée, Charmidès, fils de Glaucon , et soixante-dix autres environ. Les vainqueurs s’emparèrent des armes, mais ils ne dépouillèrent de leur tunique aucun de leurs concitoyens. Cela fait, et les morts rendus en vertu d’une trêve, un grand nombre d’hommes des deux parties s’approchèrent et s’abouchèrent les uns avec les autres.
- Cléocritos, le héraut des initiés, qui avait une forte voix, fit faire silence et cria : « Citoyens, pourquoi nous chassez-vous ? Pourquoi voulez-vous nous tuer ? Nous ne vous avons jamais fait aucun mal, nous avons prit part avec vous aux cérémonies religieuses les plus solennelles, aux sacrifices, aux fêtes les plus belles ; nous avons dansé dans les mêmes chœurs, fréquenté les mêmes écoles, fait la guerre ensemble et affronté les mêmes dangers sur terre et sur mer pour le salut commun et la liberté de tous.
- Au nom des dieux paternels et maternels, au nom de la parenté et des alliances de nos familles, au nom de la camaraderie, respectez les dieux et les hommes, cessez de manquer à vos devoirs envers la patrie et n’obéissez plus aux Trente, les plus impies des hommes, qui pour leur intérêt personnel, ont tué en huit mois presque plus d’Athéniens que tous les Péloponnésiens en dix ans de guerre.
- Nous pouvions nous gouverner en paix et ces misérables ont allumé entre nous la guerre la plus déshonorante, la plus terrible, la plus impie, la plus odieuse aux dieux et aux hommes. Mais sachez bien pourtant que, parmi ceux que nous venons de tuer, il en est que vous n’êtes pas seuls à pleurer ; nous les pleurons aussi amèrement que vous ». Tel fut son discours. Les chefs survivants, voyant que leurs hommes prêtaient l’oreille à ces propos, s’empressèrent d’autant plus de les ramener à la ville.
- Le lendemain, les Trente, humiliés et abandonnés, se réunirent dans leur salle de conseil. Quant aux 3 000, en quelque endroit qu’on les eût détachés, partout ils se disputaient entre eux. Tous ceux en effet, qui avaient commis quelque violence et qui avaient peur soutenaient avec force qu’il ne fallait point céder à ceux du Pirée; tous ceux au contraire qui avaient conscience de n’avoir fait de mal à personne se disaient en eux-mêmes et représentaient aux autres qu’on avaient nul besoin de ces maux et ils déclaraient qu’il ne fallait pas obéir aux Trente ni leur permettre de perdre la ville. A la fin, ils votèrent leur déchéance et de nouvelles élections, ils choisirent dix nouveaux, un par tribu.
- Les Trente se réfugièrent alors à Eleusis, et les Dix, de concert avec les hipparques, veillèrent sur les gens de la ville qui étaient fort troublés et de défiaient les uns des autres. Les cavaliers eux-mêmes montaient la garde la nuit à l’Odéon, avec leurs chevaux et leurs boucliers et, dans leur défiance, ils patrouillaient dès le soir le long des murs avec leurs boucliers, et le matin avec leurs chevaux, redoutant toujours une attaque à l’improviste des gens du Pirée.
- Ceux-ci, devenus nombreux et recrutés de toutes parts, se fabriquaient des boucliers, les uns en bois, les autres en osiers, et les peignaient en blanc. Puis au bout de dix jours à peine, après avoir garanti l’isotélie (2) à tous ceux qui auraient combattu avec eux, même s’ils étaient étrangers, ils sortirent avec un grand nombre d’hoplites et un grand nombre de gymnètes ; ils avaient aussi environ 70 cavaliers. Ils fourrageaient, ramassant du bois et des fruits, et rentraient au Pirée pour y passer la nuit.
- Ceux de la ville ne sortaient jamais en armes, sauf les cavaliers qui de temps à autre mettaient la main sur des maraudeurs du Pirée et maltraitaient le gros de leurs troupes. Ces cavaliers rencontrèrent un jour quelques Aixoniens, qui se rendaient dans leurs champs pour chercher des provisions. L’hipparque Lysimachos les fit égorger aussi, malgré leurs supplications et la répugnance de plusieurs de ses hommes.
- Par représailles, ceux du Pirée tuèrent le cavalier Lysistratos, de la tribu Léontide, qu’ils avaient capturé dans les champs ; car ils avaient déjà une telle confiance qu’ils allaient attaquer le mur de la ville. Peut-être faut-il rapporter l’idée que les ennemis devaient approcher leurs engins de siège par l’allée qui part au Lycée, il employa tous ses attelages à transporter des pierres énormes et à les décharger sur l’allée à l’endroit qui plaisait au conducteur. Ce travail achevé, chaque pierre était une grande gêne pour les assaillants.
- Cependant les Trente envoyèrent d’Eleusis des députés à Lacédémone, et les citoyens inscrits sur la liste en envoyèrent aussi de la ville, pour demander du secours, sous prétexte que le peuple s’était révolté contre les Lacédémoniens. Lysandre, calculant qu’il était possible de réduire promptement les gens du Pirée en les bloquant par terre et par mer pour leur couper les vivres, s’entremit pour les oligarques, leur fit prêter cent talents et se fit envoyer sur terre comme harmoste et Libys, son frère, comme navarque.
- Il partit lui-même pour Eleusis, où il rassembla un grand nombre d’hoplites péloponnésiens. Sur mer, le navarque veillait à ce qu’aucun convoi de ravitaillement n’entrât dans le port. Aussi les gens du Pirée ne tardèrent pas à connaître de nouveau la détresse, tandis que ceux de la ville relevaient la tête à l’arrivée de Lysandre. Les choses en étaient à ce point quand le roi Pausanias, jaloux de Lysandre, et craignant que, s’il venait à bout de son dessein, il ne se couvrit de gloire et du même coup ne soumît Athènes à sa domination personnelle, gagna trois éphores et sortit avec l’armée.
- Il était suivi de tous les alliés, à l’exception des Béotiens et des Corinthiens, qui prétextèrent qu’ils croiraient manquer à leurs serments en marchant contre les Athéniens, qui n’avaient en rien violé les traités ; mais le motif de leur abstention, c’est qu’ils savaient que les Lacédémoniens voulaient s’approprier et s’assurer le territoire d’Athènes. Pausanias vint camper près du Pirée dans un endroit appelé Halipédon ; il commandait l’aile droite, Lysandre l’aile gauche avec ses mercenaires.
- Puis il envoya des députés aux gens du Pirée pour leur enjoindre de retourner chez eux. Ils refusèrent. Alors il fit mine de les attaquer, pour ne pas laisser voir qu’il leur était favorable. Il se retira sans avoir obtenu le moindre résultat de son attaque. Le lendemain, prenant avec lui deux mores (3) de Lacédémoniens et trois tribus de cavaliers athéniens, il s’approcha du port Silencieux, pour examiner à quel endroit le Pirée pourrait être le plus facilement investi.
- Comme il s’en retournait, quelques ennemis accoururent et le harcelèrent. Irrité, il ordonna aux cavaliers de les charger à toute bride et aux soldats des dix plus jeunes classes de le accompagner. Lui-même les suivit avec le reste de ses troupes. Ils tuèrent une trentaine d’hommes armés à la légère et poursuivirent les autres jusqu’au théâtre du Pirée.
- Ils trouvèrent là tous les peltastes et les hoplites du Pirée, qui revêtaient leurs armes. Les troupes légères, s’avançant aussitôt, se mirent à lancer des javelots, des traits, des flèches, et des pierres avec la fronde. Les Lacédémoniens, voyant que beaucoup d’entre eux étaient blessés et se sentant vivement pressés, battirent en retraite pied à pied : alors l’adversaire les chargea bien plus vivement encore. Là périrent Chairon et Thibrachos, tous deux polémarques, Lacratès, vainqueur aux jeux olympiques et d’autres Lacédémoniens, qui sont enterrés devant les portes du Céramique.
- Voyant cela, Thrasybule et le reste de ses troupes, c’est-à-dire les hoplites, accoururent et se rangèrent rapidement en avant des autres, sur huit rangs. Pausanias, vivement pressé, recula de quatre ou cinq stades vers une colline et fit passer l’ordre aux Lacédémoniens et à leurs alliés de l’y rallier. Là, il forma sa phalange en grande profondeur et la conduisit contre les Athéniens. Ceux-ci soutinrent le choc, mais ensuite les uns furent repoussés dans le marais de Hales (4) et les autres mis en déroute ; ils perdirent environ 150 hommes.
- Pausanias fit dresser un trophée et se retira ; puis, comme malgré tout il ne leur en voulait pas, il leur dépêcha secrètement des émissaires pour leur dire de lui envoyer des parlementaires, à lui et aux éphores présents, et leur indiquer en même temps quelles propositions ils devaient apporter. On suivit son conseil. Il sema en même temps la division parmi les Athéniens de la ville et leur enjoignit de venir à son camp en aussi grand nombre que possible et de déclarer qu’ils n’avaient aucune envie d’être en guerre avec ceux du Pirée, qu’ils désiraient au contraire se réconcilier avec eux et être les uns comme les autres amis des Lacédémoniens.
- L’éphore Naucleidas entendit ces propositions avec le même plaisir que le roi. C’est en effet l’usage que deux des éphores accompagnent le roi à la guerre et c’est Naucleidas qui cette fois l’avait suivi avec un autre, et tous deux étaient pour la politique de Pausanias plutôt que pour celle de Lysandre. Aussi s’empressèrent-ils d’envoyer à Lacédémone et à ceux du Pirée, chargés de négocier avec les Lacédémoniens, et ceux de la ville qui se rendaient à Sparte à titre privé, Cèphisophon et Mélètos.
- Quand ces députés furent partis pour Lacédémone, les gouverneurs de la ville envoyèrent de leur côté des ambassadeurs pour déclarer qu’eux-mêmes remettaient les murs, qu’ils possédaient encore, et leurs personnes aux Lacédémoniens, pour en user à leur discrétion, mais qu’ils estimaient juste aussi que ceux du Pirée, s’ils prétendaient être amis des Lacédémoniens, leur livrasse le Pirée et Munichie.
- Quand les éphores et les membres de l’assemblée les eurent tous entendus, ils dépêchèrent quinze hommes à Athènes, avec mission d’accommoder les deux partis le mieux possible, de concert avec Pausanias. Ils les accommodèrent en effet aux conditions suivantes : les deux partis devaient être en paix l’un avec l’autre et chacun devait rentrer chez soi, à l’exception des Trente, des Onze et des Dix qui avaient gouverné le Pirée. Ils décidèrent en outre que, si quelqu’un du parti de la ville avait peur, il irait habiter Eleusis.
- Ces arrangements terminés, Pausanias licencia l’armée, et ceux du Pirée montèrent en armes à l’acropole et offrirent un sacrifice à Athèna. Quand ils furent descendus, les généraux convoquèrent l’assemblée, où Thrasybule prononça ce discours :
- « Je vous conseille, à vous qui êtes demeurés dans la ville, de vous connaître vous-mêmes ; et le meilleur moyen de vous connaître, c’est de vous demander sur quoi se fonde la haute opinion que vous avez de vous-mêmes, au point de vouloir nous commander. Etes-vous plus justes que nous ? Mais le peuple, plus pauvre que vous, ne vous a jamais fait tort pour de l’argent, tandis que vous, qui êtes les plus riches de tous vous avez fait en vue du gain mille vilaines actions. Et puisque vous ne pouvez vous réclamer de la justice, voyez si c’est pour votre courage que vous avez droit d’être hautains.
- Qu’est-ce qui peut le mieux décider cette question que la manière dont nous vous avons combattu les uns contre les autres ? Prétendez-vous l’emporter par l’intelligence, vous qui, ayant des remparts, des armes, de l’argent et les Péloponnésiens pour alliés, avez été battus par des gens qui n’avaient aucun de ces avantages ? Est-ce possible, quand ils s’en vont après vous avoir livrés à ce peuple opprimé par vous, comme on livre muselés les chiens qui mordent ?
- Cependant, camarades, je vous demande de ne rien violer de vos serments, mais de montrer qu’outre vos autres vertus, vous êtes encore fidèles à votre parole et que vous craignez les dieux. » Quand il eut dit cela et d’autres propos du même genre, puis qu’il fallait répudier tout désordre et se gouverner sur les anciennes lois, il renvoya l’assemblée.
- Les Athéniens formèrent alors le gouvernement et créèrent des magistrats. Dans la suite, ayant appris que les réfugiés d’Eleusis prenaient à leur solde des étrangers, ils marchèrent contre eux avec toutes leurs forces et mirent à mort leurs généraux qui étaient venus parlementer. Ils envoyèrent aux autres leurs amis et leurs parents qui leur persuadèrent de se réconcilier. Ils jurèrent de ne point garder rancune des maux soufferts et aujourd’hui encore ils prennent par ensemble au gouvernement et le peuple reste fidèle à ses serments.
Xénophon
Les Helléniques, livre II, chap. IV
Traduction de Pierre Chambry
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Notes :
(1) Enyalios : proprement Le Belliqueux est un surnom d’Arès.
(2) L’isotélie était le privilège des étrangers domiciliés qui étaient dispensés de la taxe sur les étrangers et de l’obligation de se choisir un patron. Ils pouvaient, à la différence des métèques, être propriétaires, mais ne jouissaient pas plus qu’eux des droits actifs des citoyens.
(3) L’armée lacédémonienne se composait de six mores, dont l’effectif variait suivant que la levée d’hommes avait été plus ou moins forte.
(4) Il y avait deux Hales. Hales Araphénides, dème de la tribu AEgèide, sur la côte orientale de l’Attique, et Hales Aixonides, dème de la tribu Cécropide, au nord du Pirée. C’est de cette dernière qu’il est question.
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vendredi, 25 août 2006
Ces soldats qui ne veulent pas servir au nom du « terrorisme d’État »

L’appel aux réservistes suscite de forts remous dans l’armée israélienne. Réunis dans l’association Yesh Gvul, plusieurs militaires refusent publiquement de servir la guerre au Liban.
Témoignages de trois d’entre eux.
Jérusalem, correspondance particulière.
Avec son ministre de la Défense, le travailliste Amir Peretz, le sergent Itzik Shabbat n’a actuellement qu’un seul point commun : tous deux sont de Sdérot, localité soumise régulièrement aux tirs de roquettes depuis la bande de Gaza. Pour le reste, ce que fait son armée au Liban est à ses yeux « du terrorisme d’État ». Itzik Shabbat, à la tête d’une unité d’infanterie, a pourtant lui-même failli se retrouver « dans le nord ». Appelé il y a dix jours à accomplir une période de réserve près de Jérusalem, il a refusé conformément à sa décision depuis 2003 de ne pas servir dans les territoires palestiniens occupés, ce qui lui a déjà valu vingt-huit jours de prison. On lui a alors proposé de rejoindre les troupes au nord, ce qu’il a également refusé : « Rien ne justifie ce que nous faisons actuellement au Liban, martèle ce jeune homme de vingt-huit ans. En se lançant dans cette opération, l’armée savait qu’il y aurait fatalement beaucoup de morts parmi les civils libanais. Mais ils y sont allés quand même ! On a déjà eu le droit au largage d’une bombe de 23 tonnes et maintenant Cana ! Et tout cela pour deux soldats enlevés ? Mais nous aussi kidnappons et emprisonnons Palestiniens et Libanais ! » Producteur pour une chaîne de télévision, Itzik décortique les discours et fustige chef de gouvernement et ministres qui égrènent explications et justifications : « Ils se sont excusés pour la mort des civils à Cana, mais après, comme à chaque fois, ils ont rejeté la faute sur le Hezbollah, accusé de se cacher parmi les civils. Et nous ? Nous aussi nos bases et centres de commandement militaires sont près des zones civiles, notamment à Tel-Aviv ! ». « C’est toujours les mêmes scènes qui se répètent », lance-t-il en allusion au premier massacre de Cana en 1996, et avouant être de plus en plus « déçu » par l’armée.
Ofer Neiman, trente-cinq ans, qui comme Itzik fait partie du mouvement des refuzniks Yesh Gvul (1) , dénonce lui aussi la « dégradation morale » d’une armée qui « commet de plus en plus de crimes de guerre ». L’appel de milliers de réservistes ces derniers jours commence à provoquer quelques remous dans les rangs militaires. Un capitaine de réserve et étudiant à l’université de Tel-Aviv, Amir Paster, vient d’être sanctionné d’une peine de vingt-huit jours d’emprisonnement pour avoir refusé de rejoindre son unité envoyée au Liban. D’autres cas sont soutenus par Yesh Gvul, un « mouvement d’individualités », selon le journaliste Peretz Kidron, qui a rassemblé dans un livre des témoignages de refuzniks, notant que « pas un cas, pas une histoire ne ressemble à l’autre ». C’est pourquoi il n’y a pas de ligne politique définie au sein du Yesh Gvul mais un refus commun de servir lorsque « Tsahal » dévie de son rôle « d’armée de défense ». C’est ce raisonnement qui avait conduit, aussitôt après la guerre de juin 1967, Peretz Kidron à refuser de servir dans le Sinaï égyptien.
C’est dire si l’impression de « déjà-vu », ce refuznik de longue date, arrivé en 1951 à l’âge de dix-huit ans en Israël, la connaît : « C’est toujours la même stratégie, initiée par Sharon, estime-t-il. On prépare le plan d’attaque et on - attend une provocation. On ne tire jamais en premier pour pouvoir justifier ensuite les opérations militaires. Lors de l’invasion du Liban en 1982, il s’agissait de déloger l’OLP de Yasser Arafat. Aujourd’hui le Hezbollah. Les excuses sont différentes, les résultats sur le terrain sont similaires. » Pour ces trois refuzniks, la suite des événements passera « de toute manière par des négociations et des échanges de prisonniers », démontrant une fois de plus pour Peretz Kidron qu’« une guerre n’est pas un match de foot » : « Il n’y a pas de victoire. On peut avoir un vaincu sur le terrain, mais pas de vainqueur. La défaite est politique, économique et sociale. »
Parler cependant de réveiller l’opinion israélienne laisse Peretz le vétéran aussi dubitatif que son cadet Ofer : « L’opinion publique israélienne ne changera pas en raison d’un nombre important de morts libanais, assure-t-il. Elle ne basculerait que si un nombre important de nos soldats étaient tués. » Un réveil même à plus long terme paraît d’autant plus difficile que la situation politique internationale a changé depuis le 11 septembre 2001 et la « guerre contre le terrorisme » : « Le soutien américain n’a jamais été aussi entier, regrette Ofer. Et aujourd’hui, les gens sont de plus en plus indifférents aux crimes commis. » Le ton calme et triste, il énumère toutes les difficultés à se faire entendre dans une société « fatiguée » et caractérisée par la désaffection des partis de gauche et du mouvement pacifiste La Paix maintenant. Ses désillusions s’accompagnent d’un vibrant appel à l’aide : « À tous les Français qui se sentent révoltés par ce qui se passe au Liban et dans les territoires palestiniens, je dis : ne comptez pas sur un réveil des Israéliens ! Agissez ! Et ne vous laissez pas avoir par le chantage à l’antisémitisme ! », ajoutant qu’il faut apprendre à « contrer » les accusations. Un sujet qui le touche d’autant plus qu’une large partie de sa famille maternelle a été décimée dans les camps nazis. « Personnellement, je suis pour des sanctions internationales et qu’Israël soit traité comme l’Afrique du Sud, continue-t-il. Je compte beaucoup sur tout groupe de militants sérieux et sincères qui, au-delà des partis politiques, se consacre sur les droits de l’homme, pour nous aider. » Un appel que relaie Peretz Kidron à sa manière : « Si vous voyez un de vos amis à moitié ivre, en train de se battre avec un autre dans un bar, vous avez deux solutions : ou vous cassez une bouteille et la lui donnez en guise d’arme pour qu'il continue à se battre, ou bien vous l’attrapez par le cou et le poussez dehors. Un véritable ami attrape son copain et le met dehors. »
(1) Yesh Gvul (« Il y a une limite ») : www.yeshgvul.org.
Valérie FERON / Source du texte : L'HUMANITE
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mercredi, 23 août 2006
CHANT DES FENIANS IRLANDAIS
The rising of the moon
O then, tell me Sean O'Farrell,tell me why you hurry so?
"Hush a bhuachaill, hush and listen", and his cheeks were all aglow,
"I bear orders from the captain:- get you ready quick and soon
For the pikes must be together at the rising of the moon"
By the rising of the moon, by the rising of the moon,
For the pikes must be together at the rising of the moon
"O then tell me Sean O'Farrell where the gath'rin is to be?"
"In the old spot by the river,right well known to you and me.
One more word for signal token:- whistle up a marchin' tune,
With your pike upon your shoulder, by the rising of the moon."
By the rising of the moon, by the rising of the moon
With your pike upon your shoulder, by the rising of the moon.
Out from many a mud wall cabin eyes were watching through the night,
Many a manly heart was beatin, for the coming morning light.
Murmurs ran along the valleys to the banshee's lonely croon
And a thousand pikes were flashing at the rising of the moon.
At the rising of the moon, at the rising of the moon.
And a thousand pikes were flashing at the rising of the moon.
All along that singing river that black mass of men were seen,
High above their shining weapons flew their own beloved green.
"Death to every foe and traitor! Forward! Strike the marching tune."
And hurrah my boys for freedom; 'tis the rising of the moon".
Tis the rising of the moon,, tis the rising of the moon
And hurrah my boy for freedom; 'Tis the rising of the moon".
Well they fought for poor old Ireland, and full bitter was their fate,
Oh what glorious pride and sorrow, fills the name of ninety-eight!
Yet, thank God, e'en still are beating hearts in manhood burning noon,
Who would follow in their footsteps, at the risin' of the moon
By the rising of the moon, By the rising of the moon
Who would follow in their footsteps, at the risin' of the moon.
John Keegan "Leo" Casey
(1846-1870)
Le vent se lève de Ken Loach sort aujourd'hui au cinéma.
Black and Tans : Face aux démissions et à la diminution de nouvelles recrues dans la Royal Irish Constabulary, et aux besoins croissants de troupes pour lutter contre l'Armée Républicaine Irlandaise, le gouvernement britannique décide de former et de recruter dès le début de 1920, deux troupes auxiliaires, les Black and Tans" et les "Auxies".
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lundi, 21 août 2006
Guidage laser de nuit à Mosul (Irak)
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Reprise de Stalingrad par l'Armée rouge
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