(1915-1981)
Né à Degania, le tout premier kibboutz (village collectiviste) du foyer national juif (Yishouv), Moshe Dayan, vingt ans après sa mort, représente encore aux yeux des Israéliens l’un des personnages les plus charismatiques de l’Etat juif contemporain.
Ardent militant de la cause sioniste, Dayan s’engage très jeune dans la force juive de Palestine, l’auxiliaire de l’armée britannique au cours de la grande révolte arabe de 1936-1939, et dirigée par l’officier américain Orde Wingate. En 1940, il est interpellé et interné par les troupes de la puissance mandataire pour ses activités sionistes clandestines – Dayan appartient en effet à la Haganah, le corps de troupes du mouvement sioniste et noyau de la future armée israélienne (Tsahal). En prison, il apprend l’anglais et l’arabe. Libéré au bout de quelques mois, il s’engage dans les forces alliées de la France libre et du Royaume-Uni, et combat au Liban les forces vichystes. A cette occasion, il perd un œil. Il s’illustre ensuite comme commandant du secteur de Jérusalem lors de la première guerre israélo-arabe (ou guerre d’Indépendance d’Israël) de 1947-1949 en défendant âprement les quartiers juifs contre les troupes bédouines de Transjordanie, mieux équipées, supérieures en nombre et commandées par l’excellent officier britannique Glubb Pacha.
Au printemps 1949, Dayan démontre aussi des talents de négociateur pragmatique : membre de la délégation israélienne aux pourparlers d’armistice de Rhodes, il noue des contacts cordiaux avec le roi hachémite Abdallah de Transjordanie et parvient rapidement à des accords de désengagement avec ses adversaires d’hier. Proche du très charismatique Premier ministre israélien (et ministre de la Défense) David Ben Gourion, Dayan obtient d’être successivement chef d’état-major des fronts Sud (frontière avec l’Egypte) puis Nord (frontières du Liban et de Syrie).
Mais c’est essentiellement comme chef d’état-major général de Tsahal et à partir de 1956 que Dayan conquiert son immense prestige au sein du public israélien. En octobre, il mène à bien l’opération Kadesh au cours de laquelle ses troupes écrasent l’armée égyptienne et conquièrent l’ensemble de la péninsule sinaïtique en moins de deux semaines. Deux ans après la fulgurante campagne du Sinaï, Dayan quitte l’armée pour reprendre des études dans le civil et entamer une carrière politique. Elu en 1959 sur la liste travailliste de Ben Gourion, ministre de l’Agriculture quelques années durant, il ne quittera plus les bancs de la Knesset (Parlement) jusqu’à sa mort.
Les menaces de guerre que font peser, en mai 1967, une vaste coalition égypto-jordano-syrienne, le blocus du détroit Tiran (mer Rouge) et l’expulsion des Casques bleus du Sinaï par Gamal Abdel Nasser, créent une psychose en Israël et le chef du gouvernement doit céder à la pression du public et de l’armée en faveur de Dayan, lequel accepte de prendre le portefeuille de la Défense le 1er juin. Le vainqueur de Suez décide immédiatement de déclencher une attaque préventive massive ; en six jours, Tsahal conquiert dans leur intégralité le Sinaï, la Cisjordanie (rive occidentale du Jourdain), la partie orientale de Jérusalem, la bande de Gaza et le plateau du Golan, accusant des pertes infiniment moins lourdes que les armées arabes et bivouaquant dès lors sur des frontières bien plus avantageuses qu’auparavant : Jourdain, crêtes du Golan, canal de Suez. Le triomphe est d’autant plus ressenti comme tel qu’a priori la situation géostratégique d’Israël paraissait autrement critique à la veille de cette guerre des Six-Jours qu’avant la précédente. De personnage populaire, Dayan devient le héros national de l’Etat juif.
Vis-à-vis des populations arabes tombées sous le contrôle de Tsahal, Dayan décide de jouer la « politique des ponts ouverts » afin d’éviter leur exaspération et la formation d’une guérilla derrière ses nouvelles lignes : ainsi l’accès demeure ouvert vers la Jordanie, et les couleurs israéliennes sont descendues des mosquées saintes de Jérusalem.
Six années plus tard, la guerre du Yam Kippour illustre le déclin de ses qualités de stratège. Toujours ministre de la Défense, il ne parvient pas à riposter efficacement à l’offensive-surprise égypto syrienne et, si Israël sort vainqueur de ce quatrième conflit d’envergure, le mythe de son invincibilité et, en l’occurrence, de l’infaillibilité de Dayan, s’effondrent.
En 1977, il rentre dans le gouvernement du nationaliste Menahem Begin et participe très activement aux négociations de paix avec l’Egypte d’Anouar el-Sadate, lesquelles mèneront aux accords et à la paix de Camp David de 1978 et 1979.
Stratégiquement, Moshe Dayan applique, enrichit et actualise avec talent et ingéniosité deux des trois grands principes établis dès les années 1940-1950 par Ben Gourion.
Les premier consiste à porter la guerre à l’extérieur d’un territoire national excessivement exigu (21 000 km²) et confiné dans des frontières morcelées et topographiquement défavorables ; « taille de guêpe » côtière de 14 kilomètres entre la Méditerranée et la Jordanie, vallée du Hulé exposée en contrebas du Golan, corridor étroit et escarpé de Jérusalem, etc. Il s’agit d’éviter à tout prix les désastres définitifs qui correspondraient au sectionnement du pays en deux ou trois parties, à la destruction de son tissu agricole et industriel, ou à la perte des portions essentielles de son hinterland (Néguev, Galilée…)
Le deuxième principe stratégique d’Israël est de frapper préventivement. Soumis à un isolement géopolitique total entre quatre Etats fondamentalement hostiles, Israël ne peut espérer survivre qu’aux conditions d’une mobilisation ultrarapide des réservistes (moins de 48 heures), de la possession d’une force de frappe aérienne et terrestre puissante capable de provoquer l’effet de surprise – et ainsi compenser l’infériorité numérique par des coups décisifs dès les premières heures de la guerre -, et d’une mobilité maximale pour transférer les troupes d’un front à l’autre (1967).
Au seuil de la guerre des Six-Jours, Dayan donne toute la mesure de ses qualités de stratège en contrevenant aux recommandations de Ben Gourion qui, retiré de la vie politique, demeure fidèle au troisième principe : ne pas attaquer préventivement sans le soutien d’au moins une grande puissance. En 1948, les Etats-Unis et l’URSS avaient soutenu Israël par l’envoi d’armements lourds, et en 1956 la France s’était portée garante dans le cadre de l’attaque combinée sur Suez. Or, en juin 1967, un tel soutien n’existe pas. Dayan privilégie néanmoins la prise en considération des réalités géostratégiques du moment sur le credo de son ancien chef.
En vertu de ces grands principes, il est naturel que Dayan ait opté pour le Blitzkrieg, la guerre-éclair. Il ne cessera d’accorder la priorité absolue aux blindés et, plus encore, à l’aviation, jouant à plein et avec succès sur le binôme avions/chars en 1956 et surtout en 1967.
Mais le triomphe « facile » des Six-Jours l’entraîne dans le piège d’une confiance trop grande dans ses combinaisons traditionnelles et ses nouvelles frontières. Alors que le mouvement et la concentration des forces constituaient la caractéristique stratégique de Tsahal, Dayan « enterre » de maigres troupes sur des lignes statiques, le long du canal de Suez (ligne Bar Lev) et sur les crêtes du Galan, soit à proximité immédiate du front potentiel. Il en résultera un affaissement qualitatif des troupes de première ligne, un excès général de confiance, une usure des matériels (notamment dans le Sinaï), et pis encore, un déclin global de la réflexion stratégique. En octobre 1973, lorsque les troupes arabes – formées cette fois par les Soviétiques à une discipline rigoureuse et possédant des missiles en grande quantité – franchissent par surprise le canal et gravissant les hauteurs du Golan, les Israéliens échouent logiquement à mener à bien leur plan préétabli de contre-offensive foudroyante : chars paralysés par les milliers de Sagger individuels, avions de combat abattus par les missiles Sam, bataillons squelettiques sacrifiés en première ligne en attendant les réservistes, etc. ; la stupéfaction et l’impuissance israéliennes des deux premiers jours de combat traduiront les lourdes erreurs de l’état-major de Dayan.
Passé prestigieux oblige, celui-ci échappera largement aux sévères conclusions de la commission d’enquête (Agranat) mise sur pied en 1974 pour déterminer les causes de dysfonctionnement de cette guerre, mais ne pourra rien contre la diminution de son aura. Dans une large mesure, le traumatisme du Yom Kippour expliquera les orientations très « colombe » de dayan, notamment vis-à-vis de l’Egypte, lui qui était perçu auparavant comme un « faucon » pragmatique.
Frédéric ENCEL
in "L'art de la guerre par l'exemple"
Flammarion poche n° 521, Paris 2000, ISBN 2-08080035-3
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Bibliographie :
- M. Dayan : Journal de la campagne du Sinaï, Fayard, 1966.
- J. Coubard : La Guerre des Six-Jours, Editions sociales, 1973.
- C. Herzog : The Arab-Israeli Wars, Londres, New-York, Vintage books, 1982.
- M. Van Creveld : Tsahal. Histoire critique de la force israélienne de défense, éditions du Rocher, 1998.