(1890-1970)
Diplômé de l’Ecole militaire de Saint-Cyr à l’âge de 21 ans, Charles de Gaulle intègre en 1913 le 33è régiment d’infanterie, alors dirigé par le colonel Philippe Pétain. Il fait preuve d’ardeur et de bravoure au combat au cours de la Grande Guerre ; blessé à plusieurs reprises sur différents fronts, il est capturé à Verdun en 1918 et tente de s’échapper d’Allemagne, en vain
De retour de captivité après l’armistice, il entre à l’Ecole de guerre comme élève avant d’y enseigner, de même qu’à Saint-Cyr. Gravissant régulièrement les échelons de la hiérarchie militaire, remarqué pour son tempérament et son patriotisme farouches, il effectue une période à l’état-major de l’armée du Rhin, puis commande le 19è bataillon de chasseurs où il s’illustre par son sens du commandement.
En 1932, de Gaulle fait partie du secrétariat du Conseil supérieur de la Défense nationale. Cette année-là, il rédige « Le fil de l’épée », un texte d’essence politico-philosophique et militaire consacré aux conditions morales, politiques et stratégiques nécessaires à une défense nationale convenable. En 1934, il publie « Vers l’armée de métier » et, quatre ans plus tard, « La France et son armée », ouvrage censé alerter les pouvoirs publics sur l’urgence absolue d’une nouvelle doctrine stratégique, laquelle intègrerait les armes mécanisées et leur emploi potentiellement offensif. Parmi les personnalités politiques de premier plan, seul Paul Reynaud accorde foi et soutien aux propositions de De Gaulle. Pendant la « drôle de guerre », de Gaulle tente une fois encore d’attirer l’attention du pouvoir politique et de l’état-major sur la nécessité incontournable de disposer de divisions blindées face au péril allemand. Dans son mémorandum intitulé « L’Avènement de la force mécanique » (non publié, remis au chef de cabinet Edouard Daladier ainsi qu’aux généraux en chef Gamelin, Georges et Weygand), il s’appuie sur l’exemple de la fulgurante campagne de Pologne.
Lors de l’offensive allemande du 10 mai 1940, de Gaulle est promu général de division et prend la tête de la 4è division cuirassée, composée de brigades blindées qu’il a lui-même entraînées et renforcées selon ses vues.
De Gaulle est pratiquement le seul officier supérieur à remporter de réels succès au cours de la cataclysmique campagne de France : à la tête de ses chars, le 18 mai à Montcomet et le 30 mai à Abbeville, il bouscule les troupes allemandes et fait même des prisonniers. Le 5 juin, le nouveau chef de cabinet Paul Reynaud le nomme sous-secrétaire d’Etat à la Guerre. Puis de Gaulle refuse l’armistice ; il se rend à Londres et y anime la résistance extérieure et le refus de la défaite et de la Collaboration. L’appel du 18 juin, lancé dans un contexte extraordinairement défavorable sur le plan personnel (presque seul, et condamné à mort) et géostratégique global (France écrasée, Angleterre menacée, isolée face à l’Allemagne), confirme la justesse de ses vues et leur caractère hautement géopolitique – il y explique que c’est la supériorité mécanisée de l’ennemi qui a provoqué la défaite, et que l’entrée dans la guerre de gigantesques réserves (empires anglais et français, Etats-Unis…) en hommes, en ressources et en matériels doit permettre la victoire finale.
Après le Libération, de Gaulle commande brièvement aux destinées de la France (1944-1946), puis renonce au pouvoir du fait de l’instauration d’un régime parlementaire qu’il rejette en raison de son instabilité et de son inefficacité (IVè République). Rappelé en pleine guerre d’Algérie (mai 1958), il fait plébisciter une nouvelle Constitution établissant un régime présidentiel fort, et se maintient au pouvoir jusqu’en 1969. Sous son impulsion, la France se dote d’une armée moderne (mais non professionnelle) et d’une force de frappe nucléaire (explosion à Reggane en 1960).
Parmi les nombreuses dimensions du personnages, nous ne retiendrons ici que celle relative au théoricien militaire.
Lorsque l’officier de Gaulle commence à développer, au début des années 30, ses théories en matière d’armement et de défense, il s’inscrit tout à fait à contre-courant. L’état-major français est à cette époque aussi arc-bouté sur la stratégie de défense à outrance que celui de 1914 l’était sur l’offensive tous azimuts, et celui de 1870 sur la guerre de position. Traumatisés par les pertes abyssales de 1914-1918, les généraux de cette période d’entre-deux-guerres (notamment sous l’empire prestigieux d’un Pétain, vainqueur de Verdun) ont substitué aux poitrines des fantassins un complexe puissamment fortifié et statique : la ligne Maginot. Véritable gouffre budgétaire décidé au moment où, en principe la France ne craint pas l’Allemagne (1930), le formidable ouvrage va traduire et cristalliser l’indigente pensée stratégique française des années 30, allant jusqu’à tenir lieu à lui seul de direction stratégique nationale. La politique étrangère alors menée par Paris se fonde sur une diplomatie d’apaisement et de compromission qui croit pouvoir s’appuyer sur les millions de mètres cubes de béton érigés en muraille à la frontière franco-allemande. Dans un tel schéma de pensée, l’extrême mobilité, l’effet de surprise, la puissance de feu et les capacités de pénétration qu’offrent des divisions blindées sont systématiquement rejetés comme inutiles.
Or de Gaulle est l’un des tous premiers officiers à comprendre l’importance des armes mécaniques, des « moteurs combattants » comme il désigne lui-même les chars. L’arme blindée, pas plus que l’aviation de combat, ne sont inconnues au début des années 30 – la première utilisée avec succès par les Alliés sur le front occidental en 1917-1918 (chars Renault notamment) et le général français Jean-Baptiste Estienne s’attache à renforcer la puissance et la protection blindée de ses engins, tandis que la seconde est défendue par l’Italien Douhet et le Britannique Trenchard qui en démontrent l’importance. Mais, bien plus que d’attirer l’attention sur l’intéressante utilisation de l’arme mécanisée, de Gaulle insiste sur l’importance de leur concentration. Concrètement, il préconise la création d’un corps d’armée mécanisé permanent d’au moins 100 000 hommes, capable de se porter rapidement en première ligne et d’assener un coup décisif à l’agresseur : ce corps comprendrait plusieurs divisions d’infanterie dotées de chars en quantité, d’artillerie lourde et de transmissions modernes.
Le caractère soudain et total de l’effondrement des armées françaises, en mai-juin 1940, a permis le développement de deux mythes : celui de la très faible combativité (voire du manque de courage) des soldats, et surtout celui de la vétusté et de la faiblesse des moyens matériels engagés. Or, au moment de l’offensive allemande, non seulement les chars français sont globalement de bonne qualité et, pour certains modèles, incontestablement plus performants que les chars allemands (il en va de même pour les avions de combat), mais encore leur nombre ajouté à celui des Alliés est supérieur. En revanche, largement disséminés, privés de soutien aérien e employés en simple appui pour l’infanterie, ils ne constitueront aucun obstacle ni péril pour l’ennemi qui aura concentré ses forces et opéré des percées fulgurantes à travers les lignes d’infanterie françaises.
L’ironie du sort veut que soient justement les généraux allemands, en particulier Guderian, qui aient lu, compris et adapté de Gaulle – parvenant à convaincre Hitler là où de Gaulle échouait à convaincre les échelons militaire et politique français -, enrichissant leurs propres stratégies et l’appliquant avec succès en Pologne, en France, en Russie (1941-1942) et en Afrique du Nord.
Outre le choc et le mouvement dont le binôme char/avion est l’instrument privilégié, de Gaulle développe également des considérations modernes sur l’armée de métier. Convaincu du caractère d plus en plus technique et complexe des outils efficaces de la guerre, il milite pour la création d’un corps professionnalisé, jeune, solidement formé durant plusieurs années d’études aux innovations technologiques, rompu au terrain comme à la théorie, et sans attaches civiles trop fortes. La mobilité et la haute qualification seraient les atouts premiers de cette armée importante mais non pléthorique.
Enfin, de Gaulle se fait l’avocat des méthodes sophistiquées de transmissions et de renseignements, absolument indispensables selon lui pour mener à la victoire dans des guerres modernes.
Au fond, le plus grand mérite du théoricien de Gaulle est probablement de n’avoir jamais succombé à la tentation, extrêmement forte dans les états-majors français de son époque, de figer sa pensée en une doctrine définitive, de négliger les circonstances (morales, géographiques, démographiques, matérielles, climatiques, etc.) qui commandent nécessairement au choix des stratégies et des tactiques. Ainsi ne cessera-t-il pas de dénoncer l’immobilisme défensif des années d’avant-guerre.
Au-delà des politiques qu’il a pu mener durant l’exercice de son pouvoir comme président de la République (1958-1969) – politiques dont l’appréciation relève de choix citoyens -, le général de Gaulle demeure d’une part un théoricien militaire majeur doté d’exceptionnelles qualités de visionnaire, d’autre part un homme qui a su poursuivre une lutte a priori désespérée aux côtés d’alliés difficiles, voire défavorables, puis incarner (le mythe d’)une Résistance massive, et une grandeur nationale retrouvée.
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Frédéric ENCEL
In « L’art de la guerre par l’exemple »
Champs Flammarion n° 521