Les acclamations qui ont accueilli l’accord du 14 juillet 2015 sur le nucléaire concédé au régime de Téhéran ne sont pas sans rappeler le « lâche soulagement »  qui avait suivi un autre accord « historique », celui de la conférence de Munich en septembre 1938. Une fois encore, des puissances de la communauté internationale présentent comme une victoire du bon sens ce qui n’est qu’un renoncement au profit d’une dictature sans foi ni loi.

Un accord de dupes

Voici donc ledit accord paré de toutes les vertus. Il présenterait, à en croire Barak Obama, toutes les garanties pour empêcher l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire et le système de contrôle devrait permettre des inspections inopinées de tous les sites. Si des clauses sont destinées à empêcher l’Iran de se doter d’arme nucléaire pendant (seulement) dix ans, nul n’exclut sérieusement une certaine duplicité des maîtres de Téhéran et l’éventualité de violation de leurs engagements. Il est constant la République islamique n’a cessé de dissimuler l’existence de sites d’enrichissement d’uranium et de mentir à la communauté internationale, à commencer par le président prétendu modéré  Hassan Rohani qui déclarait que son pays « ne cherchait pas et ne cherchera jamais à avoir l’arme nucléaire » alors qu’il est avéré que l’Iran a pratiquement doublé le nombre de ses centrifugeuses entre 2008 et 2014, augmenté considérablement ses réserves d’uranium et veut décupler ses capacités d’enrichissement. Les dirigeants iraniens ne font d’ailleurs pas mystère de leur détermination puisque l’un de leurs négociateurs,  Abbas Araghchi déclarait en avril 2015 «  Nous pourrons développer notre programme sans restriction  après la période de limitation ».

Mais pour Washington l’essentiel était d’aboutir à un accord parce que, depuis 1979,  les États-Unis ne rêvent que de reprendre pied en Iran pour des raisons qui ne sont pas que commerciales et tiennent surtout à une certaine vision géopolitique du remodelage d’un nouveau Moyen-Orient. Certes, la France –plus consciente des enjeux et ayant plus de fidélité à ses amitiés arabes- a déployé des efforts pour appeler l’attention sur le danger iranien et mettre en garde contre tout laxisme, mais elle ne pouvait bloquer un processus voulu à la fois par Washington, Moscou et Pékin, sans compter le comparse allemand dont on se demande d’ailleurs ce qu’il vient faire ici et a naturellement joué le jeu américain.

Il faut aussi reconnaitre que la détermination manifestée par le gouvernement français pendant la douzaine d’années de négociations, n’a cessé d’être sapée par les nombreux groupes de pression pro-iraniens qui font miroiter d’hypothétiques « marchés du siècle » pour les entreprises françaises tout en prétendant que l’Iran serait le meilleur allié contre l’extrémisme des groupes politico-religieux au Proche-Orient. À ceux qui ont la mémoire courte, il faut donc rappeler que s’insérer dans les vues stratégiques états-uniennes ne rapportent jamais rien à la France. Souvenons-nous que le regrettable engagement dans la première guerre américaine contre l’Irak, en 1991, avait valu à la France un contrat de livraison de brouettes à l’émirat !

Un régime dangereux

Quant à s’allier au régime des mollahs pour lutter contre Daech, c’est une pure folie. S’il faut aider les pays arabes à écarter le danger de l’extrémisme politico-religieux, il faut pas oublier que ce fléau s’est principalement développé avec la révolution iranienne en 1979 qui a installé au pouvoir une dictature théocratique, un système ayant recours au terrorisme (au Liban, en Autriche, en France, en Argentine, à Bahreïn…) et à la terreur d’État en exécutant plus de 120 000 opposants politiques depuis 1979.  La solution  contre l’instrumentalisation de la religion par des partis extrémistes passe donc par  un changement du régime en Iran et non par une collaboration avec lui.

Pour ce qui concerne le refrain selon lequel l’accord avec l’Iran aurait permis d’éviter la guerre, c’est un argument futile car le pouvoir de Téhéran qui nourrit des visées hégémoniques utilisera les avoirs  bancaires (plus de 120 milliards de dollars) jusqu’alors gelés et les ressources de ses exportations pour financer ses ambitions régionales et ses guerres confessionnelles. Avec plus de moyens financiers, l’Iran n’aura aucun mal à acheter des armements sur les marchés parallèles (par exemple en Ukraine) ou en s’adressant à d’autres États voyous comme le Corée du Nord qui lui a déjà fourni des missiles balistiques, sans compter le fait que les Iraniens développent leur propre programme d’armement, notamment des missiles balistiques d’une portée de plus de 2000 kilomètres, des drones et des torpilles marines.

Il ne faut pas oublier que le régime islamo-chauviniste (chiito-persan) des mollahs poursuit le rêve de reconstituer l’empire perse de Cyrus jusqu’à la Méditerranée et il s’enorgueillit de dominer déjà quatre capitale arabe (Bagdad, Damas, Beyrouth et Sanaa). Ce régime impérialiste constitue un danger pour la sécurité de tous les États de la région. Il menace particulièrement les États arabes du Golfe et s’ingèrent militairement dans les affaires irakiennes (le véritable chef militaire à Bagdad est le général iranien du corps des gardiens de la révolution islamique, Kassem Souleimani) ; dans les affaires syriennes en soutenant à bout de bras ce qui reste du pouvoir d’Assad avec plus de 35 0000 « jihadistes » chiites venus d’Iran, d’Irak du Liban ou d’Afghanistan [1] ; dans les affaires libanaises par hezbollah interposé ou yéménites en soutenant la secte houthiste par l’intermédiaire de laquelle Téhéran souhaite prendre le contrôle du détroit stratégique de Bab el Mandeb, comme il contrôle déjà en partie le détroit d’Ormuz. Sur ces points aussi la France n’a cessé depuis des lustres de souligner le rôle déstabilisateur de l’Iran.

Des capacités de nuisance renforcées

Pour être clair, tout autant que le risque d’un Iran disposant de l’arme nucléaire, ce qui est en cause est l’action subversive et terroriste de l’Iran et de ses séides qui vont continuer à mener leur prétendu « jihad » aux couleurs du chiisme le plus fanatique. À cet égard, l’Arabie saoudite, le Royaume de Bahreïn, les Émirats arabes unis, l’Égypte, la Jordanie, la Turquie et de nombreux autres États modérés sont légitiment inquiets de la pusillanimité des États-Unis qui sont en train de concéder le statut d’une puissance régionale à un Iran qui est le principal facteur de déstabilisation par l’intermédiaire des groupes radicaux chiites qu’il contrôle et qui a nourri le ressentiment des groupes extrémistes sunnites par les exactions commises par ses miliciens et ses agents en Irak depuis le renversement du Baas. Dans ces conditions, on ne voit vraiment pas comment on pourrait combattre un certain extrémisme (Daech, al Qaïda) tout en confortant l’Iran chiite dans ses prétentions à dominer la région en utilisant les mêmes méthodes extrémistes. L’erreur d’analyses de nombreux est particulièrement criante et ne peut s’expliquer que par une aversion systématique à l’égard du monde arabe dont il faudrait pourtant encourager les efforts en vue de développer la force arabe commune (États du Golfe arabe, Égypte, Jordanie, Maroc). Créée au sommet de la Ligue arabe de mars 2015 au Caire, cette force arabe aura seule la légitimité pour lutter contre les groupes extrémistes et rétablir la stabilité régionale.

En attendant, il faut constater que l’accord célébré à grands cris par les naïfs de service – et entériné par la chambre d’enregistrement du conseil de sécurité des Nations unies- ne fait que donner une nouvelle dynamique à l’Iran, avec des capacités de nuisance renforcées qui seront un facteur  de crise supplémentaire dans la région. On aura donc consolidé un régime qu’il faudrait au contraire s’employer à démanteler. Une fois de plus les États-Unis et leurs affiliés auront ouvert une dangereuse boite de Pandore.

Charles SAINT-PROT

Directeur général de l’Observatoire d’études géopolitiques

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[1] V.  Jean-Pierre Perrin, « Quand l’Iran avance ses pions » in Politique internationale, été 2015.