simonnetDocteur en histoire, chercheur associé à l’université de Caen, spécialiste de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, et plus particulièrement de l’histoire du débarquement de Normandie, Stéphane Simonnet est l’auteur de nombreux ouvrages sur ce thème, parmi lesquels, Atlas de la Libération de la France, 6 juin 1944 – 8 mai 1945, Autrement, 2004 ; Commandant Kieffer, le Français du jour J, Tallandier 2012 ; Les 177 français du jour J, (version grand public de sa thèse de doctorat) Tallandier, 2014 ; Les Poches de l’Atlantique, les batailles oubliées de la Libération, janvier 1944 – mai 1945, Tallandier, 2015 ; Atlas de la Seconde Guerre mondiale : la France au combat, de la Drôle de guerre à la Libération, Autrement 2015, (avec Christophe Prime).

Rendre à César…

Stéphane Simonnet nous propose aujourd’hui une histoire synthétique des maquis en France, de leur apparition dans l’hiver 1942-1943 à l’intégration des maquisards dans l’armée française après la libération du territoire, en 1944. Son objectif est clairement exprimé :  » Proposer au lecteur le vaste panorama d’une histoire des maquis qui faisait défaut jusqu’à présent dans l’historiographie de la Résistance« .

Il nous semble juste de nuancer le propos car l’ouvrage de l’historien Jacques Canaud, Le temps des maquis. De la vie dans les bois à la reconquête des cités. 1943-1944 ( De Borée, 2011, 1ère édition 1995.) est une étude globale des maquis sur le territoire français. La Cliothèque en a rendu compte lors de sa seconde édition, et nous affirmions dans ce compte-rendu que « cette étude s’appuie sur sa parfaite connaissance des réalités morvandelles et bourguignonnes(Jacques Canaud a consacré sa thèse aux maquis du Morvan), mais aussi sur la lecture de très nombreuses études départementales ou régionales, sur le dépouillement de dossiers dans divers dépôts d’archives départementales, et sur l’étude de plusieurs journaux de marche de régiments allemands« .

L’ouvrage de Jacques Canaud est cité dans la bibliographie du livre de Stéphane Simonnet, mais il nous a semblé qu’il méritait des références plus explicites et qu’il pouvait permettre une plus solide présentation des maquis du Morvan. Le livre de Stéphane Simonnet accorde une moins grande importance aux aspects concrets de la vie des maquis et à l’existence des très nombreux petits maquis mobiles qui ont existé sur la totalité du territoire, et une plus grande importance aux aspects stratégiques et politiques : prise en compte de l’existence des maquis par la France libre à Londres ; intégration des maquis dans la stratégie alliée de libération du territoire. Une part majeure est accordée aux grands maquis les plus connus : maquis du Vercors, maquis des Glières, maquis du mont Mouchet, maquis du Limousin (nombreuses références à Georges Guingoin et au récent ouvrage de Fabrice Grenard), maquis de l’Ain, maquis de Saint-Marcel.

Un ouvrage compact

Cinq chapitres seulement structurent les 350 pages de texte. Les chapitres sont donc longs ; ne comprenant pas de sous parties explicites, ils font se succéder une suite de paragraphes tous mis sur le même plan, et s’éloignant parfois du thème annoncé dans le titre du chapitre. Ainsi le chapitre trois (80 pages), qui s’intitule Les maquis où l’incarnation d’une autorité concurrente à Vichy, met-il sur le même plan les paragraphes suivants : Le maquis, une autorité nouvelle et légitime pour les populations  ; Les maquis prennent le pouvoir : le contrôle des réquisitions ; La restauration de la République, le contrôle des territoires  ; Protéger les populations,  » Un maquis, c’est d’abord un chef  » ; Les maquis face à l’escalade de la répression : forces, politiques et outils de répression ; La répression des maquis avant le Débarquement (cinq sous paragraphes aux titres mis sur le même plan typographique que les paragraphes) ; La crise des effectifs et le repli des maquis). Qui voudrait par exemple des informations sur la répression des maquis du Sud-Ouest par la division Brehmer en mars-avril 1944, devra donc les chercher dans un chapitre qui annonce traiter des maquis comme «  une incarnation d’une autorité concurrente à Vichy« . Il aura d’autant plus de difficultés à les trouver que la table des matières ne relève pas les titres de ces paragraphes, se contentant de cinq lignes qui donne les titres des cinq chapitres. Il nous a donc semblé qu’un plan plus détaillé avec des titres plus explicites, des introductions et des conclusions partielles plus fréquentes, une véritable table des matières auraient grandement facilité la lecture de ce livre. Une douzaine de pages de notes, un index des noms propres, un index des maquis cités, et une courte bibliographie sélective complètent un ouvrage dont le plan nous a semblé être davantage thématique que chronologique, bien qu’il s’inscrive évidemment dans la chronologie globale de la guerre et des maquis.

Les maquis sont nés en dehors de la Résistance

Il sont nés dans l’hiver 1942-1943, de l’initiative de réfractaires ayant décidé de se cacher pour fuir le départ en Allemagne au titre de la Relève, puis, en février 1943, pour échapper au Service du travail obligatoire (STO). Mais il ne faut pas confondre réfractaires et maquisards. En effet, s’ils sont tous entrés dans la clandestinité pour échapper aux forces de l’ordre, très peu de réfractaires on choisi de prendre le maquis (10 à 20 %). Les premiers maquis sont des camps de regroupement aménagés à la hâte dans des massifs forestiers, souvent dans les régions de montagne. Les hommes affluent plus nombreux tout au long de l’été 1943, renforçant quelques camps précurseurs qui avaient vu le jour dès le printemps 1942, sous l’impulsion d’individualités fortes qui avaient fait le choix immédiat de la lutte armée (Georges Guingoin ou Henri Petit, qui deviendra le colonel Romans-Petit par exemple). A Londres, le général de Gaulle craint que ces maquis n’échappent au contrôle de la France libre. L’auteur estime qu’ »un seul homme allait cependant se montrer plus visionnaire que les autres : Henri Frenay, le fondateur du mouvement Combat« , qui envoie à Londres un premier texte proposant la formation de réduits dans les massifs montagneux, puis un second rapport en avril 1943, précisant sa stratégie concernant la transformation des réfractaires en maquisards combattants.

Des choix stratégiques opposés

L’apparition des maquis à modifié profondément la structure de la Résistance et la nature de son action,  » imposant notamment au sein des mouvements dominants de résistance la question de leur emploi, d’une part, celle du passage à la lutte armée et l’action immédiate d’autre part. ». En effet, l’afflux des hommes « montant au maquis » à partir du printemps 1943 représente un phénomène tout à fait imprévu, qui place les dirigeants de la Résistance devant le fait accompli. Ni le général de Gaulle, ni les Anglo-Américains ne sont à l’origine favorables à l’organisation d’une résistance armée qui mènerait une guérilla « qui aurait l’immense inconvénient de renforcer les effectifs des troupes d’occupation, compromettant sérieusement le bon déroulement d’un débarquement en France« . La France libre admettrait à la rigueur un regroupement de maquisards dans le massif du Vercors, alors que Frenay n’est pas favorable à la constitution de gros « maquis mobilisateurs ». Il souhaite encourager la formation de petits groupes mobiles d’une trentaine d’hommes. Dans cet objectif il crée un « Service maquis » pour former les volontaires en vue d’en faire des combattants, une » Ecole des cadres du maquis » pour les doter de responsables expérimentés, et un « Comité d’action contre la déportation » pour empêcher les départs des travailleurs contraints vers l’Allemagne. Progressivement la France libre va se rallier à l’idée d’une action immédiate (sabotage et guérilla) des maquis et les Anglais vont se résoudre a les armer quant ils auront constaté, par l’envoi de missions en France, leur organisation et leur potentielle efficacité.

De Gaulle voyait d’un mauvais oeil « le développement anarchique de la lutte armée en France » ; il cherche donc à intégrer les maquis « dans une stratégie militaire globale et cadrée« . Il fait le choix de maquis mobilisateurs rassemblant plusieurs milliers d’hommes dans une forteresse naturelle qu’il serait assez aisé de défendre, avant de passer à l’offensive sur les arrières de l’armée allemande, après le Débarquement, dans le cadre d’une opération alliée. L’Organisation de résistance de l’armée (ORA), dont les cadres sont pour la plupart des militaires issus de l’Armée d’armistice, refuse toute action de guérilla subversive et accepte la stratégie londonienne. L’Armée secrète, qui regroupe les formations paramilitaires des trois mouvements de zone Sud, défend la même position, n’entendant pas se lancer dans la guérilla et dans l’action immédiate sans l’aide et l’accompagnement des troupes alliées. Par compte quand les FTP constituent des maquis -à l’origine ils ont privilégié la guérilla urbaine-, ils s’opposent a cette tactique et à cette stratégie. Ils sont favorables à la création de petits maquis, multipliant les sabotages et engagés dans une guérilla permanente.

Maquis et lutte armée

La lutte armée a précédé les maquis, qu’il s’agisse des opérations menées par les Jeunesses communistes dès 1941 ou par les groupes francs constitués au sein du mouvement Combat. Mais quand les réfractaires affluent par dizaines de milliers dans les montagnes françaises, il devient nécessaire de les rassembler, de les organiser, de les encadrer, de les motiver, de les nourrir et de les armer. Ce qui suppose des moyens en hommes, en finance et en armes. Le service maquis des MUR (Mouvements unis de résistance, en zone sud) se fixe pour objectif de transformer ces maquis refuges en maquis combattants, capable de pratiquer d’abord les sabotages. Des armes en nombre suffisant ne peuvent venir que de Londres, ce qui suppose que les chefs de maquis puissent entrer en contact avec la France libre ou avec les Anglais (seuls détenteurs des moyens logistiques de parachutage), et que les maquis soient considérés comme des éléments à prendre en compte dans une stratégie de libération.

Maquisards et maquis : essai de sociologie et de typologie

Jusqu’à l’automne 1943, deux types de maquis coexistent : les maquis refuges pour ceux qui veulent se cacher sans se battre, et les maquis combattants organisés autour de deux stratégies différentes : les maquis mobilisateurs et les petits maquis mobiles. La création de maquis mobilisateurs a été pensée à Londres. Il devra s’agir de gros rassemblement d’hommes, puissamment armés, qui passeront à l’action après le Débarquement, sur les arrières de l’armée allemande. C’est dans cette catégorie de maquis qu’il faut classer celui du Vercors et celui des Glières, qui ont fait tomber dans l’oubli les autres maquis mobilisateurs : Mont Mouchet, La Bresse, Aigoual-Cévennes, Morvan, Saint-Marcel (Morbihan).

A la diversité des maquis, correspond celle des maquisards dont il est bien difficile de tracer un profil type. » Avec l’aménagement des zones de refuge pour les réfractaires, les figures du citadin, du fils de cultivateur, de l’étudiant et de l’ouvrier dominent peu à peu (…) A l’approche du Débarquement, avec la mise en place des maquis mobilisateurs (…) les jeunes sont désormais rejoints et encadrés par des hommes plus expérimentés, plus âgés aussi, venus de l’ancienne Armée d’armistice, officiers d’active ou de réserve (…) Les étrangers de différentes nationalités sont également nombreux à rejoindre les rangs des maquisards« . Les maquisards sont essentiellement des hommes du pays, jeunes, célibataires, sans expérience militaire. Les gendarmes gagnent les maquis dans les jours qui précèdent la Libération. Dans les grands maquis mobilisateurs, beaucoup de cadres sont d’anciens militaires.

La vie au maquis

La vie au maquis est traitée rapidement : nourriture, vêtements, réquisitions de tabac, armement, réceptions de parachutages, attaques de bureaux de poste ou de trésoreries, poids de l’inaction dans les temps longs qui séparent les opérations de combat.

La personnalité du chef est essentielle. Souvent issu des rangs des maquisards, il est un des leurs et partage leur quotidien. Il est d’autant plus respecté qu’il dispose d’un passé combattant et donc d’une expérience militaire rassurante, qu’il émane de lui une autorité naturelle et qu’il maîtrise parfaitement l’environnement dans lequel il fait évoluer son groupe. Stéphane Simonnet dresse les portraits de plusieurs chefs de grands maquis : Tom Morel et Maurice Anjot au maquis des Glières, Georges Guingoin, André Chabanne (maquis Bir-Hakeim), Albert Oriol (maquis AS de la Loire), Romans-Petit etc

Les maquis et les populations

Pour défier Vichy et l’occupant, les maquis organisent des opérations symboliques de grande envergure, en particulier de spectaculaires démonstrations patriotiques : manifestations du 11 novembre 1943, occupation d’Oyonnax par les maquisards, même opération -moins connue- à Cajarc, qui traduisent « la détermination des maquis à se substituer un temps aux autorités en place« .

Les relations entre les maquis et les populations environnantes sont complexes et évolutives. Dans la mesure où la population rurale et les agriculteurs en particulier se détachent de Vichy, leur sympathie va croissant à l’égard des maquis. Les petits maquis ne peuvent subsister sans l’appui logistique des populations environnantes. Mais les opérations de sabotage et de guérilla qui vont croissantes entraînent une répression accrue de la part de l’occupant. Cette répression vise tout d’abord les populations des villages proches des maquis. La sympathie à l’égard des maquisards peut donc être brouillée par la crainte de les voir déclencher par leurs actions des opérations de répression. Ces opérations qui visent à terroriser les populations civiles sont le fait de l’armée allemande, et surtout de ses supplétifs qualifiés du terme générique de « Russes blancs », des forces de police de Vichy (la gendarmerie et les GMR), et de plus en plus de la Milice.

La conduite des maquisards n’est pas toujours exemplaire, surtout quand ils sont mal encadrés, et quelques pages sont consacrées aux » maquis noirs et faux maquis ». Ce sont d’ailleurs les chefs de maquis qui sont conduits à réprimer ces faux maquis qui causent un grand tort a l’image des maquisards patriotes. 

Les maquis et les Alliés

Dans le cadre de la préparation du Débarquement, les maquis sont intégrés aux plans stratégiques. La France libre s’efforce, par la création des FFI, de contrôler l’ensemble des forces combattantes qui se voient assigner pour tâche d’exécuter, quand le signal leur en sera donné, un certain nombre de plans préparé par les services londoniens qui auront pour objectif de nuire à l’armée allemande et à l’envoi de renforts en Normandie.

Anglais et Américains se sont enfin décidés à armer les maquis et de puissantes opérations de parachutages d’armes et de munitions ont lieu avant et après le Débarquement. D’autre part des missions sont envoyées auprès des maquis pour les organiser, les armer et les renforcer. Il s’agit de missions interalliées, missions Jedburghs, missions SAS, missions de l’Operational Group comprenant des militaires anglais, américains et français, parachutées dans les zones contrôlées par les gros maquis mobilisateurs.

La lutte contre les maquis et les maquis en lutte

Une part importante du livre est consacrée à la répression des maquis et à leurs combats. Dans le chapitre trois sont traités des événements qui se déroulent avant le Débarquement : attaque contre le village de Malleval dans le Vercors en janvier 1944, répression des maquis de l’Ain en février, fin du maquis des Glières en mars, opérations de la division Brehmer en mars-avril, répression du maquis Bir-Hakeim a la fin du mois de mai. Le chapitre cinq (90 pages), Les maquis dans les combats de la Libération traite longuement des combats des gros maquis : le maquis de Saint-Marcel du 6 au 18 juin 1944, les maquis d’Auvergne (la bataille du mont Mouchet), le drame de Tulle (9 juin 1944), la fin du Vercors (juillet 1944), Guingoin et les maquis du Limousin, les combats des maquis normands, l’action du maquis de Lorris-en-Gâtinais, les maquis du Morvan, le maquis Aigoual-Cévennes.

Les maquisards ont donc participé aux combats de la Libération, en particulier par l’exécution des plans de sabotage.  » Si, sur le plan militaire, leur efficacité reste discutable, les maquis ont au moins su susciter un enthousiasme sans précédent au sein de la jeunesse de la population (…) C’est précisément cette image des maquis libérateurs de l’été 1944 qui s’impose aujourd’hui dans la mémoire collective« . Nés en dehors de la Résistance qu’ils ont longtemps embarrassée, les maquis en sont devenus le symbole.

Joël Drogland

Editions Belin, 2015, 381 pages, 23 €