mandrinOriginal et passionnant. A partir du cas particulier de Louis Mandrin, pendu en 1755 comme « chef des contrebandiers » et pour « crime de lèse-majesté », Michael Kwass procède par aller-retour permanent avec des considérations plus générales pour traiter de l’explosion du commerce international à cette, époque, du monopole d’Etat et des efforts de la Ferme générale pour recouvrer les taxes, de la politique économique mais aussi judiciaire au XVIIIe s., tout cela sans jamais oublier le détail des opérations de contrebande, les embuscades et les véritables combats parfois très violents entre contrebandiers et représentants de l’Etat.

L’ouvrage s’ouvre ainsi sur deux importants chapitres qui, en une centaine de pages, font plus que planter le décor car ils expliquent à la fois la mondialisation de la consommation européenne, en particulier avec les produits nouveaux venus des colonies comme le tabac, et les efforts réglementaires en France pour à la fois protéger l’industrie nationale et percevoir des taxes sur tous ces mouvements. D’où le développement extrêmement important sur toutes les zones frontalières de trafics de plus en plus « professionnalisés ».

Dans ce cadre général, jeune commerçant failli, de bonne éducation, Mandrin se lance dans la contrebande entre le royaume de France et le duché de Savoie à partir de son Dauphiné natal comme on se lance dans le commerce, et avec la solide volonté de réussir. Cette activité de contrebande est largement répandue tout autour du royaume : « Jusqu’à 45% des produits envoyés en France par le biais de l’Angleterre y pénétraient clandestinement ». Ces trafics portent sur pratiquement tous les produits, du chocolat au sucre et au poivre jusqu’aux livres, aux cuirs et aux montres. Mais comme l’Etat lutte avec énergie pour protéger ses revenus, une complexe organisation clandestine se développe, propre à cette économie grise qui permet de survivre à des milliers de personnes. S’organise également une véritable hiérarchie, des bandes qui franchissent lourdement chargées la frontière et qui combattent les gardes de la Ferme générale (les contemporains parlent d’une véritable guerre) aux détaillants et petits revendeurs des grandes agglomérations, jusqu’à la capitale.

Dans ce milieu très spécifique, Mandrin se distingue avec une importante bande de cavaliers. Il exerce son activité de la Franche-Comté au Languedoc et n’hésite pas à se présenter publiquement, « en grand équipage », en pleine ville (occupation du marché de Millau). Le phénomène devient si fréquent et fortement présent dans certaines régions que les autorités politiques et religieuses locales protègent de fait les trafiquants, les paysans pauvres en venant parfois à défendre par les armes les contrebandiers : « On se fait un plaisir de tromper la fiscalité et le complot est général ; on s’en applaudit, et l’on s’en vante. Les trafiquants et leurs clients … se délectaient de la manière dont ils égratignaient la Ferme ».

En 1754-1755, Mandrin multiplie les coups de force, tout en réalisant de substantiels bénéfices, y compris par vente forcée à l’administration elle-même (Rodez, Brioude), soucieuse de ne pas voir s’effondrer le marché ! La campagne conduite à l’automne 1754 est menée avec plus de 100 hommes, militairement organisés, et voit Mandrin investir successivement trois capitales provinciales. Au Puy-en-Velay, cela donne lieu à de véritables combats de rues. Ces périples « militaro-commerciaux », qui font de lui un homme extrêmement riche, sont scrupuleusement décrits, sur la base d’une masse considérable de documents d’archives (procédures et jugements, rapports des Intendants et des représentants de la Ferme). Ils sont à l’origine de la renommée de Mandrin et d’une solide notoriété de son vivant, faisant même l’objet de mentions assez fréquentes dans les journaux européens du temps, comme la Gazette de Cologne ou le Courrier d’Avignon. Entre code d’honneur et de bonne conduite d’une part et attaques ciblées contre l’administration de la Ferme, naît la légende du « Robin des Bois français », « fringant héros de l’économie souterraine ». Devant l’importance des méfaits commis, la résistance du royaume de France s’organise par l’aménagement défensif des communes et l’engagement résolu des gardes armés de la Ferme, de la Maréchaussée et de l’armée. A l’occasion de la « campagne » de décembre 1754, les mêmes procédés sont mis en oeuvre, les prises de ville et les ventes forcées se succèdent jusqu’à Autun, mais déjà les chasseurs royaux le pressent de plus en plus et il doit se replier.

Dès lors, l’impératif de sécurité lui fait abandonner une grande partie de ses bonnes manières et son comportement (comme celui de ses hommes) se rapproche de ceux des bandits de grands chemins poursuivis par les forces de l’ordre : « Sur le plan commercial, la campagne de décembre fut un fiasco … Mais Mandrin avait désormais affronté l’armée française et survécu pour le raconter ». Mandrin est finalement pris grâce à une véritable manoeuvre politico-militaire, basée sur le renseignement (agent infiltré dans la bande), le contrôle strict de la frontière avec la Savoie et finalement son enlèvement dans un Etat étranger, « coup de force totalement illégal » : « Craignant à juste titre les mesures de rétorsion diplomatiques, le ministre commença immédiatement à masquer l’engagement de l’armée dans l’enlèvement de Mandrin » et en le présentant comme une initiative individuelle de quelques officiers de la Ferme. Condamné et rapidement exécuté par la Commission de Valence (la plus détestée de France pour sa rigueur par tous les contrebandiers), Mandrin entre dans la légende.

Un livre tout à fait passionnant, qui mèle événements historiques, emploi de la force armée, opérations intérieures et problèmes économiques internationaux en toile de fond d’une aventure individuelle.

Editions Vendémiaire, Paris, 2016, 637 pages, 26,- euros.

Source : Guerres & Conflits