HernaultL’ouvrage paru aux éditions « L’Harmattan », intitulé « L’évolution de la doctrine d’utilisation des Forces spéciales françaises », a pour objet : la mutation et l’évolution des FS, à travers la stratégie politico-militaire de l’Etat français.

« La victoire sourit à ceux qui anticipent les mutations des caractéristiques de la guerre, et non à ceux qui attendent de s’adapter une fois les mutations devenues réalité » (1). D’un concept nouveau et contesté, à l’aguerrissement de ce dernier au cours de la première décennie, pour atteindre une certaine maturité au début des années 2000, tout en maintenant une philosophie organisée et pensée autour du « agir autrement », telles ont été les Forces spéciales françaises lors de leurs vingt première années d’existence.

1) Genèse

Les unités spéciales existent depuis que l’homme se définit par son appartenance à la cité, depuis qu’il est un animal féroce, corrompu par la morale du fort qui domine le faible. On retrouvera à travers les pages de l’Histoire universelle de la « guerre », nombre d’opérations relevant de la définition de « l’action spéciale ». Mais l’écriture n’étant qu’apparue tardivement, la première trace de cette dernière est à lire de par les lignes de « l’Ancien Testament ». On rapporte au personnage Gédéon, la création de la notion de troupes d’élite, et le « Livre des juges » explicite l’exploit de ce dernier, qui, appelé par Dieu, vaincra les Madianites, suite au « Miracle de la rosée ». Plus de 300 hommes, soldats, furent sélectionnés parmi des dizaines de milliers. L’attaque fut guidée par ce chef élu des dieux. Ainsi, par une nuit bien noire (80% des actions spéciales se déroulent la nuit), la lumière des torches en feu aveugla l’ennemi, quant aux épées et aux lances, elles s’abattirent sur les visages et cœurs battants, condamnant à la mort, les adversaires de Gédéon.

Nombreuses seront par le temps, les lignes retraçant et illustrant les opérations spéciales (il suffit de relire les ouvrages de l’aède Homère pour confirmer les dires), mais le XXe siècle en est symbolique, avec la Seconde Guerre mondiale, de par sa proximité, les études écrites et les traces laissées par les films, des exploits notamment, des parachutistes Allemands, sans omettre ceux des « Alliés » sur la Normandie et la Bretagne. Du côté Germain, c’est l’unité Brandebourg de Skorzeny qui se démarque particulièrement, au Danemark, en Norvège, au Luxembourg (action en profondeur) … En Grande-Bretagne, ce sont les Jedburghs qui usèrent de la troisième dimension, de nuit, pour mener leur action spéciale derrière les lignes ennemies. Le « Lion Britannique » (Churchill) dira par ailleurs : « jamais de personnes n’ont du autant à un nombre aussi réduit ». Du côté français, ce sera Philippe Kieffer qui ajoutera au wagon européen de l’action spéciale, son unité, les Commandos-marine, qui débarqueront à Ouistreham, et reprendront le mythique Casino de la ville. La guerre d’Indochine et la Guerre d’Algérie, poursuivront la mise au pas des opérations spéciales, moyen nécessaire à la lutte contre les guérilleros. Seulement, la « Guerre du Golfe » démontrera l’inefficacité des forces spéciales françaises à mener de véritables actions spéciales, avec l’illustration d’un lourd handicap dans la coordination et la coopération des unités sous uniforme tricolore. De cette opération « Desert Storm », naitra le « Commandement des Opérations Spéciales » (COS), en date du 24 juin 1992.

2) Le COS

Lors de sa première décennie, le COS ne regroupe que quelques unités. On peut recenser le 1er RPIMa (Terre), les Commandos-marines (Mer), et le CPA 10 (Air). Ces unités, mêlant les trois

cultures armées, agissent sous la maxime du « faire autrement ». Le politique et l’institution militaire, ont en effet cherché à édifier un groupement d’unités, sous un commandement unique, afin de s’octroyer un panel de capacités à haute valeur ajoutée, leurs permettant de faire autrement que le conventionnel. De plus, l’unicité de commandement démontrera en Somalie, au Rwanda, et sur le reste des théâtres d’opération sur lesquels seront déployés les FS, l’effet multiplicateur d’une coalition d’unités françaises bien commandées. Les effets, qu’ils soient spirituels, moraux, et physiques, démontrent une plus-value certaine, qui nécessite cependant, une maturation et un aguerrissement impératif, afin de contribuer au maintien et à l’effervescence du « faire autrement ».

L’évolution des forces spéciales, se démontrera par la maturation du concept, la croissance des formations, la transformation du matériel, de l’organisation, et de l’ajout de nouvelles unités (13e RDP en 2002 ; Kieffer en 2008 ; EH. 1/67 « Pyrénées » en 2015). Au COS, on fait la guerre, on réfléchit la guerre de par les retours d’expériences (Retex), et on pense l’avenir de par le passé et les probabilités futures. On use tout simplement de la pensée militaire historique, pour la reformuler et la réadapter aux nouvelles formes de conflits. La guerre de front est mise de côté, pour la guerre urbaine, le retour de la guerre de Montagne (Bourcet)… en bref, la guerre irrégulière dans son ensemble (Hervé-Couteau Bégarie).

3) Le COS : une force pour le XXIe siècle

La grandeur du COS réside dans la philosophie militaire « d’avoir toujours un temps d’avance ». Cela passe par l’acquisition d’un savoir-faire tactique et technique, suivit d’un esprit force spéciale, relevant d’une haute intensité et d’une haute technicité. Il faut être capable de penser, anticiper et développer de nouvelles techniques de guerre, pour combattre un ennemi direct ou potentiel.

Les hommes du COS sont formés et entraînés pour « maîtriser l’usage de la violence ». Or, la fin du XXe siècle a été novatrice en la matière, puisque le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) de 1994, a établit comme nouveau concept, la « sécurité humaine ». Il faudra dés lors, « guerroyer » avec une morale humaniste. Or, doués de certaines qualités telles que le sens des responsabilités, d’une capacité de discernement et d’une maîtrise psychologique, les FS maîtrisent la violence afin de prévenir, contenir, contrôler l’escalade de cette dernière.

De plus, les FS vont devenir la force utile du politique : « pour le pouvoir politique, faire intervenir les forces spéciales, c’est réduire le risque d’un très fort écho dans l’opinion publique. On pense alors que la mort d’un commando ne sera pas autant répercutée que celle d’un jeune engagé d’un régiment conventionnel.» (2). Elles sont médiatiquement appréciées, politiquement adorées, et leur utilisation rappelle une image utilisée par Napoléon III, s’exclamant sur l’importance des préfets : elles sont un marteau, dont on a raccourci le manche. En effet, la boucle décisionnelle est simplifiée, le Chef des armées peut jouir de ces dernières en répondant à la notion de projection, sans de grandes limites techniques (les véritables vices de cet usage, sont à trouver dans l’usure de l’homme).

Conclusion :

Comprenons que les Forces spéciales sont une force essentielle, utile, évolutive et inhérente à la nouvelle stratégie de Défense et de Sécurité nationale, établie par le « Livre blanc » de 2013. Elles résultent d’un dessein politico-militaire, pensé pour la guerre du XXIème siècle, dont le visage est en constante mutation.

Mais attention aux mythes, à l’usage massif et aux négligences, car comme l’avait écrit le Général de Gaulle, « notre pays s’est trop souvent, dans le passé, endormi dans la sécurité trompeuse que lui donnaient les belles constructions de l’esprit, en apparence irréfutables, jusqu’au moment où le choc de la réalité les faisait voler en éclat » (3).

THOMAS HERNAULT

Texte initialement diffusé par le site ETUDES GEOSTRATEGIQUES

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(1) Adage du général Giulio Douhet

(3) TANGUY Jean-Marc, « La division des opérations spéciales ouvre le terrain de Mazar-E-Sharif », RAIDS Hors-série n°42,op.cit., p.13.

(4) DE GAULLE Charles, « Fil de l’épée », in VAISSE Maurice, Diplomatie et outil militaire, op.cit, p.649.