les-mercenaires-celtes-et-la-culture-de-la-teneInsuffisamment perceptible auprès du grand public, la vitalité des études celtiques en plein renouveau historiographique est animée par une belle dynamique, dont cet ouvrage constitue une démonstration supplémentaire. L’auteur, Luc Baray, est archéologue et chercheur au CNRS. Il propose ici une ambitieuse révision de la façon dont la question du mercenariat celtique a été considérée jusqu’à présent du point de vue archéologique.

En effet, d’Hérodote à Flavius Josèphe, sur un prisme de cinq siècles, les sources littéraires antiques mentionnent de façon régulière et abondante le recours aux mercenaires celtes, redoutables experts de la guerre, à travers l’ensemble de l’espace gréco-romain. Or, face à ce corpus indiscutable, les éléments archéologiques jugés caractéristiques du phénomène n’ont fait l’objet, jusqu’à présent, que d’une prise en compte de nature essentiellement illustrative. C’est cette logique d’évidence acquise fondée sur un enregistrement passif des données que Luc Baray déconstruit, pour ainsi dire pièce à pièce, tout au long d’une démonstration approfondie, austère mais solidement argumentée. Ce travail de référence bénéficie d’une qualité d’édition irréprochable, forte d’une cartographie élégante et d’une iconographie soignée, que complètent des résumés scientifiques en quatre langues.

En s’appuyant sur une masse de documentation impressionnante (rassemblée dans pas moins de 33 pages de références bibliographiques !), Luc Baray reconsidère ainsi l’ensemble des preuves archéologiques tenues pour des traces acquises du mercenariat celte antique : épées laténiennes, fourreaux d’épées stylisés, agrafes de ceinture ajourées, umbos de boucliers, représentations figurées de boucliers, stèles funéraires, ainsi que certaines pièces d’origine méditerranéenne retrouvées dans l’Europe nord-alpine et interprétées comme des indices du retour de mercenaires.

Sous la précision énumérative de ce catalogue technique, s’articule une démonstration critique serrée. La tradition historiographique qui répute lié au mercenariat celte le corpus constitué par cette somme d’artefacts semble en fin de compte très évanescente. Considérer de façon mécanique ces éléments comme des signes identitaires prouvant des déplacements migratoires provenant du monde celte, qui plus est pour démontrer le passage supposé de mercenaires, a même conduit à fausser le sens et l’interprétation de nombre d’objets. Car leur présence peut s’expliquer de façon au moins aussi probable, voire même incomparablement plus probante, par d’autres facteurs : par le commerce, dans une certaine mesure, par le butin de guerre, ponctuellement, mais aussi et surtout par des logiques d’acculturation exprimées par les déplacements d’artisans spécialisés, l’hybridation des savoir-faire techniques et l’acquisition ou l’adaptation des usages.

A suivre Luc Baray, l’historiographie établie sur le sujet du mercenariat celte s’avère ainsi largement fondée sur des idées reçues et des postulats de principe. La remise à plat minutieuse de ce répertoire de fausses évidences débouche donc sur une remise en cause globale de la manière dont les preuves archéologiques ont été asservies aux sources antiques. La critique est décapante  : en fin de compte, rien de tangible ne vient attester, archéologiquement parlant, de la trace des mercenaires celtes mentionnés par les auteurs anciens. Cet aboutissement ne doit pourtant pas être perçu seulement comme un stérile constat d’invalidation liquidant l’héritage d’un effet de conformisme collectif.

Réinterpréter la culture matérielle à la lumière des dynamiques d’appropriation multiculturelle ouvre, au contraire, des perspectives fécondes. Car si l’assignation ethnique des preuves archéologiques résulte de traditions intellectuelles de plus en plus fragilisées, en revanche il est permis de les reconsidérer sous un angle multiculturel. De manière très contemporaine quoique totalement intemporelle, cela amène à placer la question du métissage, qu’il soit humain, culturel ou technique, au cœur de la production et de la circulation des artefacts archéologiques. Plus que les hommes ou même les objets, il semble que ce soient les idées qui aient voyagé.

La réflexion conduite par Luc Baray débouche enfin sur une démonstration passionnante, et même assez vertigineuse, qui revisite les certitudes établies concernant le rôle du statère de Philippe II de Macédoine, ce dollar de l’antiquité. On considérait jusqu’à présent que son usage pour solder les mercenaires était à l’origine de l’apparition des monnaies frappées en territoire celtique. Or, l’auteur démonte de façon très convaincante les termes de cette équation, en proposant le schéma alternatif d’un « concept de prestige  » pour expliquer l’invention de la monnaie celte. La conclusion d’ensemble, étonnamment modeste, est une profession de prudence méthodologique. Cela ne diminue en rien l’intérêt de fond de la démarche très solide de ce livre, malgré un inévitable manque de fluidité dans l’examen détaillé des pièces archéologiques. Elle témoigne d’un questionnement renouvelé, enrichi et élargi. Il en ressort que les évidences n’en sont pas, ou plutôt n’en sont plus. Salutaire message d’une archéologie bien vivante.

Guillaume LEVEQUE

Presses Universitaires de Dijon, 2014, 228 pages, 30 €.

—————-

Lire aussi sur THEATRUM BELLI :