les_etats-unis_democratie_imperialisteSerge Ricard est agrégé d’anglais et professeur émérite d’histoire et civilisation américaines à la Sorbonne Nouvelle (université de Paris III). Il a également co-dirigé l’observatoire de la politique étrangère américaine (OPEA) durant une dizaine d’années. L’auteur a également rédigé de nombreuses études sur le président Théodore Roosevelt, la politique étrangère des Etats-Unis, l’impérialisme américain, l’immigration ou bien encore sur l’ethnicité.

Il s’agit donc d’un observateur averti et très au fait de l’évolution de la société américaine dans son ensemble. Serge Ricard nous présente à travers son livre un bien étrange et fascinant destin que celui des Etats-Unis d’Amérique. Nés de la révolte de treize colonies britanniques contre la mère-patrie, ils vont, en l’espace de deux siècles, au fil de leur spectaculaire montée en puissance, s’approprier un continent (le leur), s’arroger un pouvoir de tutelle sur leur hémisphère (Amérique du Sud, espace des Caraïbes), puis, fort de ce postulat, partir à la conquête du monde. A aucun moment de cette histoire, les Américains ne doutent de leur bon droit, de la justice, de la légitimité ou de la moralité de leurs actions convaincus qu’ils sont, depuis leurs origines, de constituer un peuple exceptionnel, investi d’une mission philanthropique de portée universelle, confortés, il est vrai, par d’éclatantes réussites économiques, scientifiques et technologiques.

L’expansion comme mode d’existence

Une fois passée l’expansion coloniale des XVIIème et XVIIIème siècle qui fut circonscrite aux abords des treize anciennes colonies britanniques, le XIXème siècle connaît la plus grande migration des temps modernes. Les Etats-Unis constituant un puissant pôle d’attraction. Au cours de cet extraordinaire déplacement de populations, d’ampleur mondiale, quelque cinquante millions de personnes quittèrent l’Europe entre 1815 et 1914, dont environ 60 % traversèrent l’Atlantique. La conquête totale du continent nord-américain fut très directement liée à ce phénomène migratoire. Pourtant, cette progression irrésistible frappe surtout par son caractère indigène. L’ensemble des artisans en furent des fermiers autochtones, implantés, expérimentés, doté d’un petit pécule et incités par le goût de l’aventure, la surpopulation ou tout simplement par l’appauvrissement des sols. Pendant que progressait la colonisation du vieux Nord-Ouest et des plaines du golfe, la vallée du Mississippi (1804 à 1809), le Texas (années 1820), l’Oregon, le Grand Bassin et la Californie (années 1840) connaissaient une pénétration similaire. Enfin, entre 1845 et 1848, la conquête définitive du Sud-Ouest des Etats-Unis comprenait désormais les Etats actuels de l’Arizona, du Nevada, de la Californie et de l’Utah, ainsi qu’une partie du Nouveau-Mexique, du Colorado et du Wyoming. Ces apports augmentant de presque 70 % la superficie des Etats-Unis.

Le constat d’execptionnalisme et la prétention universaliste

Dans les faits l’expansion fut essentiellement motivée par l’intérêt, individuel ou national, par des considérations économiques, par appât du gain, par le mirage de l’abondance ou, tout simplement, par la réalité de la misère. On ne saurait néanmoins tout expliquer par des ressorts égoïstes, s’agissant d’une nation faisant profession de moralisme. La république américaine mythifia très tôt ses principes fondateurs et l’expansionnisme se parât aux couleurs du patriotisme et de la liberté. D’entrée de jeu, la pratique impérialiste s’accompagna de théories justificatives débordantes d’idéalisme. Il faut attendre la doctrine Monroe (1) pour s’apercevoir d’un revirement de situation de la politique étrangère américaine et d’une neutralité qui signifiait, en réalité, un effacement presque complet des Etats-Unis de la scène internationale. Pour preuve, la totalité des chancelleries européennes ne répondit même pas à cette déclaration.

Le consensus expansionniste de la fin du XIX siècle

La permanence de l’appétit expansionniste aux Etats-Unis, fortement démontré par la conquête d’un continent, prédisposait naturellement l’opinion publique à s’enthousiasmer pour une extension territoriale outre-mer, ou, à tout le moins, à l’approuver lorsque fut déclarée close en 1890 la légendaire Frontière. Les analystes politiques, militaires comme Alfred Mahan (2) insistait sur la nécessité pour les États-Unis de développer une marine puissante. , diplomatiques et financiers de cette époque distinguèrent plus facteurs : des motivations économiques, des causes socio-politiques, une dimension stratégique et un fondement idéologique. Une fois parachevée la conquête de la côte pacifique, les Etats-Unis éprouvent un regain d’intérêt pour l’Asie, alors promue nouveau Far West. Après avoir obtenu certains droits et privilèges dans les ports de la Chine dès 1844 (politique de la porte ouverte), la situation incomparable des îles Hawaï (où Washington a loué la base de Pearl Harbour en 1887) sur la route de l’Extrême-Orient attise les convoitises. Dans les Caraïbes, cuba et l’isthme de Panama avaient fait, de longue date, rêver les expansionnistes les plus insatiables. Quant au Canada, l’idée de l’absorber refait jour à la fin de la guerre de Sécession. En concurrence directe avec les puissances européennes qui s’installent elles aussi en Asie, c’est finalement la croisade cubaine qui va servir de véritable tremplin de l’expansion coloniale américaine.

Cette guerre marqua les esprits. Elle fut courte, populaire, rentable, apporta des victoires faciles et fut menée au nom d’une noble cause mais transforma, du jour au lendemain, les Etats-Unis en puissance coloniale. Le rôle de la presse ainsi que la réaction de l’opinion publique constituèrent des éléments déterminants face à la dictature espagnole et l’asservissement de la population cubaine. La guerre déclarée à l’Espagne début juillet 1898 cessa officiellement le 12 août 1898. Au prix de pertes très minimes (2565 morts), les Etats-Unis, par le traité de Paris signé entre les deux belligérants le 1er octobre 1898, récupéra l’île de Guam dans les Mariannes, Porto Rico occupé par les troupes américaines et les Philippines, dont le port principal, Manille, passa sous contrôle américain.

Cet ouvrage résume parfaitement l’antagonisme de la république américaine : une démocratie certes, mais impérialiste. A près de quatre siècles de distance, on retrouve l’extraordinaire foi des pères pèlerins et de leurs émules, bâtisseurs d’une cité exemplaire sous les yeux d’une humanité admirative. Inscrit en germe dans l’affrontement des premiers colons avec le monde « sauvage » des Indiens, dans l’institution de l’esclavage et dans une éthique de l’effort et de l’enrichissement, l’impérialisme des Etats-Unis connaîtra plusieurs avatars : conquête de l’Ouest, guerre avec le Mexique, acquisition de dépendances coloniales, expansion économique, interventionnisme politico-militaire et, plus près de nous, suprématie du dollar.

Bertrand LAMON

L’Harmatan, juillet 2016, 190p., 19,50 €

(1) Sous l’influence de son Secrétaire d’État (ministre des Affaires étrangères John Quincy Adams, le président Monroe évolue vers une position neutraliste qui s’affirme dans son message annuel au Congrès, le 2 décembre 1823.

(2) Alfred Mahan 27 septembre 1840 à West Point (État de New York), mort le 1er décembre 1914. Officier de l’US Navy, historien et stratégiste naval américain, il est surtout reconnu pour son influence sur la doctrine maritime des États-Unis. Son ouvrage The Influence of Sea Power upon History, 1660-1783 ( publié en 1890) a été le plus influent de son époque en matière de stratégie militaire et de politique étrangère.