La-guerre-dIndochine-vue-par-la-CIAVoici un livre aussi étonnant qu’important. Il nous donne en effet la traduction de centaines de pages de rapports et comptes rendus des services américains à leurs autorités politiques sur l’action et le rôle de la France et du CEFEO en Indochine.

Le premier document, daté du 30 mars 1945, revient sur le coup de force japonais de mars 1945, note que l’amiral Decoux désormais « exprimait ouvertement envers De Gaulle » son admiration et souligne qu’en dépit de la violence japonaise « les combats se poursuivaient encore au nord de l’Indochine deux semaines après le coup de force ». Le dernier, du 5 août 1955, donne quelques indications sur le retrait des troupes françaises repliées au Sud Vietnam et les tensions avec le gouvernement Diem.

Durant cette dizaine d’années, deux phases nettement distinctes. Jusqu’en 1950, on observe, avec les Pentagon Papers, l’ambiguïté des relations franco-américaines. Après une première phase (relativement brève) d’hostilité marquée, tout en confirmant son hostilité aux empires coloniaux « archaïques », l’ambassadeur des Etats-Unis à Paris affirme : « Nous ne sommes pas intéressés à ce que l’administration coloniale d’un empire soit remplacée par des organisations dont le mode de pensée philosophique ou politique émane ou soit contrôlé par le Kremlin ». Les commentaires sont encore peu flatteurs en 1948 : « Hô Chi-Minh semble capable de conserver et même d’étendre son emprise sur l’Indochine sans autre aide extérieure que la seule succession à la tête du pays de marionnettes du gouvernement français »

Dès 1950, le ton change, plus personne ne doute du caractère idéologique de la guerre et l’engagement des Etats-Unis au bénéfice des nouveaux Etats associés du Vietnam, du Cambodge et du Laos, mais aussi des troupes françaises elles-mêmes, ne va pas cesser de croître. La position de la France reste toutefois considérée comme « précaire », la menace d’une intervention chinoise est ressentie comme plausible, etc., tous points de vue généralement connus mais dont on trouve ici la preuve écrite. Entre 1952 et 1954 (période qui recouvre les deux-tiers du livre environ), toutes les grandes opérations sont analysées par les Américains, en particulier grâce aux « confidences » qui leur sont faites par les politiques et militaires français qui discutent, semble-t-il , sans a priori ni réserve avec leurs homologues d’outre-Atlantique. Ceux-ci s’intéressent bien sûr aux évolutions du potentiel matériel et opérationnel du Viêt-Minh, autant qu’aux effets des livraisons du MAAG au CEFEO et aux armées nationales autochtones.

Globalement, les Français, jusqu’aux plus hauts responsables militaires, ne semblent guère convaincus par l’efficacité de certaines décisions, la pertinence de la conduite des opérations et les effets de la pacification. Leur moral, d’ailleurs, paraît fluctuer fortement au gré des demi-succès ou des demi-échecs. Quelques « perles » aussi : « Le président du Conseil Laniel serait de plus en plus optimiste sur la situation globale en Indochine », le 27 mars 1954… La semaine suivante, le même intervient au milieu de la nuit auprès de l’ambassadeur américain pour expliquer que « l’intervention des appareils d’un porte-avions américain était désormais nécessaire pour sauver Dien Bien Phu ». Et le 18 avril, alors que sur place la bataille se poursuit dans les condtions que l’on sait, le général Cogny n’hésite pas à indiquer au consul américain à Hanoi « que le général Navarre et son état-major n’ont exploité aucune opportunité stratégique pour défendre Dien Bien Phu »… Ambiance… Tandis qu’ils s’inquiètent de plus en plus pour le delta du Tonkin mais aussi pour le Cambodge, les responsables français multiplient les appels à l’aide auprès des Américains, tandis que Navarre est présenté comme plaidant en faveur d’un cessez-le-feu total et rapide bien avant la chute de la garnison encerclée.

On appréciera enfin la manière dont les Américains rendent compte des appréciations (généralement peu favorables, et bien différentes des discours officiels) portées par de hauts responsables militaires français sur les jeunes armées nationales. Enfin, les relations entre « alliés » français, cambodgiens, vietnamiens et américains sont tout sauf franches en 1955, si l’on en croit la plupart des derniers documents.

Un volume tout particulièrement intéressant, non pas en ce qu’il ferait découvrir des faits ou des avis totalement ignorés, mais parce qu’il replace l’ensemble sous un angle d’analyse exclusivement américain. Un regard différent sur la longue durée de la guerre d’Indochine, dont les chercheurs et amateurs francophones peuvent désormais disposer (en partie, tous les documents du fonds d’origine n’ont évidemment pas été traduits). Ces textes bruts doivent bien sûr être analysés et contextualisés (on peut regretter d’ailleurs l’absence de synthèses partielles ou de notes de bas de page ponctuelles pour replacer un commentaire dans son contexte ou relever des erreurs d’interprétation par exemple), mais ils constituent indiscutablement en eux-mêmes une vraie plus-value pour notre compréhension de  ces années 1945-1955 en Extrême-Orient.

Très intéressant. Indiscutablement à connaître.

Nimrod Editions, Paris, 2015, 286 pages, 21 euros

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Source : Guerres & Conflits