CondéD’aucuns pourraient s’interroger sur la nécessité de rééditer l’ouvrage de René Bittard des Portes, Histoire de l’armée de Condé pendant la Révolution française, 1791-1801, paru en 1896 chez Dentu. Ils auraient bien tort.

L’auteur, né en 1854 et mort en 1910, était le fils d’un général de division, mais il avait choisi une carrière administrative. Docteur en droit, avocat à la cour d’appel de Paris, il fut secrétaire général au ministère de la Justice, écrivit quelques ouvrages sur des sujets juridiques spécialisés, avant de se passionner pour l’histoire militaire.

Disciple de Taine, René Bittard des Portes développe un travail de chartiste qui consiste à dépouiller une masse considérable de documents principalement militaires, à analyser les manuscrits du temps, à faire revivre les héros victimes du fait révolutionnaire, mus par un sentiment patriotique commun, attachés à l’ancien ordre des choses, unis dans leurs opinions pour combattre la Terreur et défendre le trône. Les sympathies de l’historien vont à l’évidence vers ces défenseurs du dernier romantisme dynastique et des causes perdues, à ces « héros », martyrs ou victimes de leurs idées, mais qui suivent sans hésiter le chemin tracé par leur honneur et leur drapeau, quelles qu’en soient les conséquences.

René Bittard des Portes publie en 1890 son premier livre important, Diplomates et militaires d’autrefois, éclipsé quatre ans plus tard par sa magistrale Histoire des zouaves pontificaux. Cet ouvrage analyse les réactions du monde catholique face aux soubresauts des mouvements révolutionnaires italiens, qui menacent directement l’autorité pontificale dans les Etats de l’Eglise, et met en scène la formation de bataillons de volontaires essentiellement français et belges, mais aussi autrichiens, suisses et irlandais venus soutenir militairement les Etats de Pie IX. Ultérieurement, ils défendront héroïquement le sol français lors de l’invasion allemande de la guerre de 1870, jusqu’à leur dissolution en 1871.

Le ton est ainsi donné. L’auteur ne cache pas ses sympathies royalistes et plus particulièrement légitimistes, ainsi que son attachement à la religion catholique. C’est donc tout naturellement qu’il se fait le chantre de la défense du bilan militaire de la Restauration avec ses Campagnes de la Restauration, Morée, Madagascar, Alger, paru en 1899.

Ce plaidoyer actif, presque militant, démontre les capacités des rois de la branche aînée, Louis XVIII et Charles X, à recomposer une armée à la fois démoralisée et affaiblie par la chute du premier Empire. Les expéditions françaises pour le rétablissement de la maison de Bourbon en Espagne en 1823, la naissance et le développement de la conquête coloniale sont décrites avec précision, chaleur, ferveur, jusqu’à la dernière conquête du roi : Alger.

Très vite ensuite, notre auteur trouve le ton et le modèle de ce qui constituera le cœur de son œuvre, à savoir la résistance armée aux idées et aux avancées révolutionnaires, que ce soit à l’intérieur du pays avec sa magnifique biographie de Charette, publiée en 1902, complétée trois ans plus tard par un ouvrage très documenté sur Les Guerres de Vendée et les chouanneries, suivi l’année un remarqué Contre la Terreur. L’insurrection d’après par de Lyon en 1793, le siège, l’expédition du Forez.

Son dernier ouvrage, en 1908, renoue avec le thème de l’émigration militaire qu’il approfondit dans L’Exil et la Guerre. Les émigrés à cocarde noire en Angleterre, dans les provinces belges, en Hollande et à Quiberon. Dans ce domaine, la documentation à l’époque était abondante, le marquis d’Ecquevilly avait publié sous la puisque Restauration le récit de sa campagne sous les ordres du prince de Condé, et Théodore Muret son Histoire de l’armée de Condé, en 1844.

Il est temps d’en venir à L’Armée de Condé pendant la Révolution française, récit des dix années de guerres et d’exils constitués par les opérations des corps des émigrés sous les ordres du prince de Condé. A sa naissance placés en 1736, Louis Joseph de Bourbon-Condé est titré duc d’Enghien, avant de devenir le 8e prince de Condé à la mort de son père en 1740, dont il hérite de la charge de grand maître de France (1). Il sert avec succès durant la guerre de Sept Ans et est nommé lieutenant général des armées du roi en 1758. Il est l’un des premiers à émigrer juste après la prise de la Bastille. Son armée ayant été démobilisée en 1800, il s’installe à Londres, puis rentre en France en 1814 où il récupère sa charge de grand maître de France. Il meurt à Chantilly quatre ans plus tard.

Bittard des Portes souligne qu’il n’a écrit ni une apologie ni un pamphlet, mais un résumé impartial de cette période riche en aventures et rebondissements. Si l’impartialité peut paraître discutable, en revanche la précision historique du document est évidente, et la quantité de travail telle qu’il n’a jamais été remplacé ; il reste d’une lecture indispensable pour quiconque s’intéresse à l’histoire de la Contre Révolution dont l’armée de Condé fut te bras armé.

Le livre évoque notamment le départ du comte d’Artois en émigration, l’état désastreux des troupes françaises, les raisons de l’émigration, son regroupement sous l’autorité de chefs naturels, la formation des premières légions, composées de régiments aux noms divers — Mirabeau, Rohan, Hohenlohe…, la constitution des premiers corps à Coblence et Worms en 1791, les premières campagnes heureuses suivies assez rapidement des déconvenues sur fond de mésentente croissante avec les puissances coalisées, Saint Empire, Angleterre, Russie, et ce jusqu’au licenciement de l’armée à Freitriz, en Styrie, en février 1801. L’étude est notamment intéressante s’agissant du financement du corps de Condé. Elle met au jour l’avarice autrichienne tant en matière de subsides que de subsistances, souligne les nombreuses tergiversations de Pitt et ses parcimonieux soutiens, et s’achève sur le rôle du tsar de Russie Paul Ier, le dernier à solder les troupes.

Nous suivons mois par mois la magnifique puis pathétique armée de Condé. Moins de 40 000 hommes passeront dans ses rangs, sans toutefois qu’elle puisse compter plus de 7 000 à 8 000 soldats sous ses drapeaux au même moment. Condé lui-même a toujours été présent à la tête de son corps, hormis trois mois pour un voyage à Saint-Pétersbourg quand l’armée était en Russie ; Angoulême et Berry, les deux fils de Monsieur, futur Charles X, ont commandé de concert la cavalerie noble de 1794 à 1801.

Le prince de Bourbon, fils de Condé, est resté dans le corps jusqu’en 1795 ; le duc d’Enghien, célèbre petit-fils du précédent, exécuté en 1804 sur ordre de Napoléon, commandera l’avant-garde à partir de 1796 ; le comte d’Artois y fera un passage en 1798 ; Louis XVIII lui-même y séjournera trois mois en 1796 jusqu’à ce qu’il soit éloi gné à la demande du cabinet autrichien. Le corps comprendra deux maréchaux de France : Castries et Broglie, tandis que l’ancien contrôleur des Finances Calonne fut le ministre chargé des finances.

Ce brillant commandement a suscité l’admiration de Chateaubriand : « Tout soldat français a ses lettres de noblesse dans sa cartouche. L’armée de Condé souvent contrainte de se replier avec les grandes armées dont elle subissait les fautes ne fut jamais défaite. Hors de portée du canon, elle marchait sans discipline : généraux, officiers, soldats, tous égaux, n’obéissaient presque plus. Au feu, elle serrait les rangs et s’alignait sous le boulet ennemi. Pendant neuf campagnes elle n’eut pas une nuit de sommeil : 100 000 guerriers dormaient en paix derrière elle, qu’avaient-ils à craindre ? Trois Condé étaient à leurs avant-postes. »

L’histoire a été injuste avec les émigrés, considérés comme des traîtres à la patrie alors que beaucoup d’entre eux n’ont opté pour l’émigration que pour sauver leur vie menacée. Dans une certaine mesure, Bittard des Portes les réhabilite, montrant qu’ils étaient des Français à part entière pour qui les mots honneur et foi avaient encore un sens, alors qu’ils étaient jetés sur des routes lointaines, condamnés à survivre dans des contrées étrangères avec pour seul recours pécuniaire les talents de leur éducation et surtout la maîtrise du maniement des armes.

Préface d’Hervé DE ROCQUIGNY

En vente à partir du 19 mai, Editions Perrin, 420 pages, 23 €

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  1. A ce titre, il était surintendant général de la Maison du roi.