Bien que sa mission d’appui opérationnel soit rarement mise en exergue, le Génie constitue historiquement une pépinière d’ingénieurs de très haut niveau, dont le maréchal Vauban est le plus prestigieux représentant. Même si la flamboyance des sabreurs du Premier Empire les a laissés dans l’ombre, de brillants éléments se sont pourtant épanouis plus discrètement à leurs côtés au service de cette arme savante. Déjà en 2006, la biographie savante consacrée au général Rogniat par le professeur Bruno Colson avait permis de réhabiliter la réflexion de ce penseur militaire oublié, qui avait formulé une analyse critique avisée du système napoléonien. En se vouant à retracer en détails l’existence de François Nicolas Benoît Haxo, Yannick Guillou met à son tour en évidence le parcours d’un autre éminent sapeur napoléonien.

Malgré d’excellents antécédents familiaux – ce représentant de la meilleure bourgeoisie lorraine est le neveu du général révolutionnaire Nicolas Haxo, mort en Vendée en 1794, auquel l’auteur avait consacré son précédent opus en 2010 – et une solide formation scolaire et militaire incluant un passage sur les bancs inauguraux de la jeune École polytechnique, sa carrière initiale est lente. Il est vrai que la vocation technique de son arme ne permet pas à ses serviteurs de se distinguer aisément. Officier depuis 1792, Haxo est employé à l’armée du Rhin durant la Révolution, puis est l’un des protagonistes de la délicate prise du Fort de Bard lors du passage des Alpes en 1800. Il sert ensuite longuement en Italie avant d’effectuer une mission de quelques mois à Constantinople en 1807. Il n’est promu colonel qu’en 1809, lors de son séjour en Espagne où il participe aux difficiles sièges de Saragosse et Lérida. MaisHaxo n’émerge véritablement que dans les circonstances difficiles des dernières campagnes. Durant la retraite de Russie, il est nommé général de division et commandant en chef du Génie de la Grande Armée. Il se distingue en 1813 en animant la défense de la place de Magdebourg avant d’être nommé au commandement du Génie de la Garde impériale. Fait prisonnier de guerre à Kulm en août 1813, il est interné en Moravie. Présent à Waterloo, il subit une courte disgrâce à la Restauration avant d’être réintégré au service actif. Ses mérites, son talent d’expertise et sa réputation en font le pilier incontesté de l’arme du Génie jusqu’à sa mort. Acteur important de l’évolution du système de défense des frontières, il est chargé essentiellement de missions d’inspection générale mais se distingue une dernière fois à la guerre en dirigeant le siège victorieux d’Anvers en 1832.

La riche carrière de cet ingénieur militaire est essentiellement celle d’un expert en fortifications, maître dans le siège, la défense ou le renforcement des places fortes. Il conçoit d’ailleurs un nouveau modèle de casemate d’artillerie auquel son nom est attaché. C’est ce bilan de grand fortificateur qui fait de Haxo un direct « successeur de Vauban » au yeux de son biographe. Mais le personnage a aussi d’autres épaisseurs. Notable investi en politique à la fin de la Restauration et sous la Monarchie de Juillet, il siège comme député puis comme pair de France. L’homme privé est également scruté avec soin. Sa vie de famille, le cercle de ses relations personnelles (il est l’ami intime du polémiste Paul-Louis Courier), ses goûts intellectuels et ses loisirs (joueur d’échecs de haut niveau et bibliophile raffiné, Haxo est aussi cartographe, géographe et critique théâtral) élargissent le tableau de ce parcours individuel jusqu’à en faire l’état des lieux d’une époque et d’un milieu.

Cette biographie aussi volumineuse que fouillée est agrémentée d’un abondant choix d’illustrations en noir et blanc. Elle s’appuie sur une collecte documentaire de grande ampleur, puisant sa matière dans les fonds manuscrits de différents services d’archives tant municipaux que départementaux et nationaux (principalement la Défense, mais aussi les Affaires Étrangères, le fond Enfantin à la Bibliothèque de l’Arsenal et le fond Lebrun de la Bibliothèque Mazarine) et complétée par de très nombreuses références imprimées. La somme précise et détaillée qui en résulte manque un peu de fluidité mais constitue un ensemble instructif destiné à faire référence.

Guillaume Lévêque

Edhisto, 2015, 532 pages illustrées, 21 €